Filière céréalière française

« Construire une stratégie d’exportation des blés français est indispensable »


TNC le 05/02/2019 à 09:15
Selon AgriDées, l'ensemble des acteurs de la chaîne d'exportation des céréales françaises doivent travailler conjointement pour proposer une offre plus claire et étoffée de grains aux clients. (©TNC)

Selon AgriDées, l'ensemble des acteurs de la chaîne d'exportation des céréales françaises doivent travailler conjointement pour proposer une offre plus claire et étoffée de grains aux clients. (©TNC)

Dans une note consacrée à la filière céréalière française, le think tank AgriDées explique que la filière céréalière française doit « construire une stratégie » nationale cohérente pour qu’elle conserve son « statut d’exportateur avéré ». L’initiative apparaît d’autant plus indispensable que la concurrence s’accroît sur le marché mondial. « Si demain, la France n’exporte plus de blé, elle finira par en importer, puis par importer de la farine ! »

Il faut sauver la vocation exportatrice de la filière céréalière ! Une tonne de céréales sur deux produites par les agriculteurs français est exportée. Ce qui fait de la France un « membre du club distinctif des grands exportateurs mondiaux ». Mais, selon AgriDées, plusieurs signaux inquiétants mettent à mal la filière céréalière française et son « statut d’exportateur avéré ».

Parmi ces signaux, il y a d’abord la concurrence accrue des pays de la Mer Noire. La production de ce bassin a « retrouvé et même dépassé sa grandeur historique ». En seulement dix ans, l’Ukraine et la Russie ont, à eux deux, doublé leurs exportations de blé, passant de 30 à 60 Mt. Leurs parts de marché est passée de 25 à 40 %. En 2017-2018, la Russie a exporté 41 Mt de blé tendre, bien davantage que l’ensemble de la production française.

Face à cette « tornade » venue de l’Est, le think tank regrette le peu de réaction concrète de la filière française. « Les opérateurs affrontent tous des questions de compétitivité », quitte à « gérer leurs risques en les transférant au voisin » dans un secteur où les marchés (export, alimentation animale et humaine) sont interconnectés. Et AgriDées de s’interroger : « Y a-t-il une ambition entrepreneuriale collective dans la chaîne exportatrice française ? »

« Gérer en flux tirés plutôt qu’en flux poussés »

« Si on ne se remet pas en cause, on sera mis en difficulté. La France a fait le choix de vivre dans un monde ouvert, où les céréales peuvent sortir et rentrer. Il faut donc être compétitif et raisonner en flux tirés et non pas en flux poussés », commente Rémi Haquin, agriculteur, président du Conseil spécialisé Céréales de Franceagrimer, et membre du groupe de travail de AgriDées.

Selon lui, « la France a sa place dans le concert des exportateurs ». « Mais la compétitivité française est due en grande partie à sa productivité par hectare. La maîtrise des coûts, de la main-d’œuvre et des coûts matériels est un facteur important de compétitivité sur lequel la France doit travailler. »

« À l’inverse de la Russie, des États-Unis ou du Canada, nous n’avons pas de système intégré. En France, nous n’avons pas de logique de flux poussés et l’export est perçu comme une variable d’ajustement », renchérit Stéphane Bernhard, directeur d’Invivo trading.

Dans ce contexte, AgriDées suggère à la filière plusieurs pistes. Sur le plan de la compétitivité, « il va falloir réduire les coûts dans chacun des métiers qui composent la filière céréalière ». Selon AgriDées, le diférentiel de prix entre le FOB Rouen et le FOB Milling Wheat d’Ukraine tourne autour de 10 €/t, « entre 0 et 20 €/t selon les périodes ». « Ce calcul est fragile et éminemment mobile, mais il donne un repère. » Dans les exploitations céréalières, le think tank relève des coûts de mécanisation parfois « au-dessus de 500 €/ha », « ou des écarts de 50 à 100 €/ha en charges opérationnelles ». « Une meilleure organisation du travail, des stratégies plus sobres confortées par des outils d’aide à la décision, l’accès aux technologies les plus modernes en matière d’intrants, de matériels et de génétique, et des choix variétaux réfléchis avec les OS sont des pistes de progrès pour abaisser les coûts de plusieurs euros par tonne ».

Réduire les coûts de 2-3 €/t par ci, 2-3 €/t par là

En aval de la filière, les opérateurs auraient aussi des progrès à faire. Chez les 550 collecteurs, « il va certainement falloir s’attaquer à l’organisation et à la permanence du fonctionnement terrain, aux fonctions de siège, et plus encore à la logistique interne pour lutter contre tous les transferts indus. » Pour le think tank, les économies réalisées pourraient être de l’ordre de « 2 à 3 €/t ».

Sur le plan logistique, avec un coût de fobing des silos portuaires de l’ordre de 5 €/t, « la France est compétitive (…) mais les concurrents internationaux vont progresser ». Surtout, « il est important que les trains soient à l’heure ou que les canaux soient entretenus. La logistique a des conséquences financières, mais c’est aussi une question de qualité des grains exportés. »

Bâtir une « offre de valeur cohérente » avec les attentes des clients

Cependant, la réduction des coûts ne fera pas tout. « la construction visible d’une offre de céréales, à la fois globale et diversifiée, fluide et réactive, s’impose afin de répondre aux attentes des clients. »

« La chaîne exportatrice ne peut pas se contenter de représenter une simple dispersion de ses composantes, aux intérêts parfois antagonistes, et de ne présenter qu’une palette d’offres monocolores. Cela aboutit alors à la situation d’un simple solde exportateur, c’est-à-dire à une addition de volumes et souvent à une soustraction de valeur ». À l’inverse, « les acteurs économiques au sein de la filière devraient organiser la permanence de l’offre, sa fluidité. »

Et AgriDées estime que les coopératives françaises pourraient « relancer un projet structurant » pour proposer, de manière collaborative, une offre plus large de qualités de blés. Certes, « la France n’a pas une échelle continentale, il lui est difficile de proposer des blés aussi différents que, par exemple, aux États-Unis des blés soft (SRW), hard (HRW, HRS), white… Par contre, elle pourrait segmenter le cœur de son offre, y compris avec des blés « premium », et élargir sa palette qui est aujourd’hui essentiellement construite sur un principe de « ruissellement », à partir des blés panifiables supérieurs (qui peut le plus, peut le moins). Les marchés sont diversifiés, les blés devraient l’être aussi. »

En savoir plus : La note d’AgriDées « Filière céréalière française : construire une stratégie d’exportation »

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