Quand le doryphore et le Colorado envahirent la France
André FOUGEROUX et Patrick OLLIVIER, membres de l'Académie d'Agriculture de France le 05/01/2026 à 11:39
Depuis 1859, aux États-Unis, la pomme de terre s’avéra attaquée par un insecte originaire des Montagnes Rocheuses. D’apparence débonnaire, ce redoutable coléoptère – appelé initialement Colorado – ravage depuis cette époque les solanacées cultivées du monde entier, pommes de terre entête. En France, sous le nom de doryphore, il sévit toujours.
Colorado beetle ou doryphore ?
L’identification du Colorado beetle avait été antérieure à 1859 : en été 1820, le major S.H. Long avait été sollicité par le gouvernement américain pour mener une expédition dans les grandes plaines américaines et les Rocheuses. Ce voyage scientifique, aux confins occidentaux du pays, permit de collecter de nombreuses plantes, insectes, minéraux et animaux, et dans cette abondante moisson d’échantillons se trouvait une chrysomèle nouvelle inféodée à Solanum rostratum, plante commune des steppes du Missouri et du Kansas. La note initiale sur l’insecte, écrite par Thomas Say – et parue en 1824 dans le Journal of Academy of Natural Sciences de Philadelphie – le nommait Chrysomela decemlineata. L’insecte conservera la désignation spécifique decemlineata jusqu’à nos jours, car elle décrit bien sa robe jaune rayée de dix traits noirs, en revanche le nom de genre fit l’objet de propositions, dont Doryphora (porte-épée) attribué par Rogers en 1857, et ce par erreur : le genre porte-épée se caractérise par une épine en avant du mésosternum, dont le Colorado beetle est dépourvu ! Finalement, l’insecte reçut le nom de Leptinotarsa, faisant référence à Solanum rostratum l’état grêle des tarses, mais le nom doryphore fut maintenu par les francophones, tandis que les anglophones lui préféraient le nom de Colorado beetle.

À la conquête de l’Est !
Sans la conquête de l’Ouest américain, le doryphore serait resté une curiosité entomologique, vivant en paix sur une solanacée sauvage. Mais au milieu du XIXe siècle, la colonisation, en s’étendant progressivement vers l’ouest, apporta avec elle la pomme de terre qui occupait déjà une place importante dans l’alimentation des immigrants européens. Le tubercule se répandit d’est en ouest aux États-Unis, jusqu’à rencontrer l’aire naturelle du doryphore. « Ce qui se passa dès lors est très simple : il existait précédemment une limite à l’extension du Leptinotarsa decemlineata, c’était celle de sa plante-hôte, le Solanum rostratum ; si des insectes allaient au-delà, ils ne trouvaient pas à s’alimenter et n’avaient point de descendance » (Dr J. Feytaud, directeur de la station de zoologie agricole du Sud-Ouest). Dès lors que les pommes de terre furent introduites dans son aire d’activité, le doryphore se jeta sur elles, et profitant du feuillage mis à sa disposition, des hordes de Colorado beetle firent à rebours, vers l’est, de champs en champs, la route des colons. Sur la pomme de terre, son invasion est signalée en 1859 au Nebraska. Sa progression fut alors irréversible : 1861 dans le Kansas et l’Iowa, 1864 à l’est du Mississipi, 1871 au Canada et en 1874 sur les rives de l’Atlantique. En une vingtaine d’années le doryphore avait envahi une grande partie des États-Unis et du Canada, causant des dommages considérables. En 1876, la grande invasion du doryphore en Amérique était achevée, l’espèce s’étant étendue du Colorado à l’Atlantique en un quart de siècle, à la vitesse moyenne de140 kms par an. Déjà Charles Valentine Riley, grand entomologiste américain, avait tiré la sonnette d’alarme face au risque de dissémination dans le monde : « Il est fort possible que l’Atlantique ne parvienne pas à l’arrêter […] ; une femelle pleine d’œufs fécondés peut prendre asile à bord d’un navire en partance pour les côtes d’Europe ; elle y trouvera de quoi fonder une colonie qui sèmera bientôt la consternation dans toutes les contrées de l’Est. Que nos voisins d’Europe soient donc sur le qui-vive et préviennent, s’ils le peuvent, une telle catastrophe. » Malheureusement pour les Européens, une fois le Colorado beetle arrivé dans les ports d’où partaient les navires à destination Doryphore, photo IRIIS phytoprotection de l’Europe, quoi de plus simple pour lui que d’y embarquer… Certains pseudo-scientifiques tentèrent de minimiser le risque, arguant la rigueur des printemps européens, à quoi Riley répondit « de ne pas se laisser endormir par les arguments de ceux qui ne croient pas à l’acclimatation, car ils pourraient apprendre un jour à leurs dépens combien est robuste et vivace la constitution du doryphore« . Sensibilisés par ces avertissements, les États belges et allemands interdisent dès 1875 l’introduction des pommes de terre d’origine américaine. En France, après avis de la Société centrale d’agriculture, un décret du 27 mars 1875 interdit les pommes de terre en provenance d’Amérique du Nord, ainsi que les fanes, les futailles et autres objets ayant servi à leur emballage. Néanmoins, bientôt des doryphores furent signalés dans divers endroits d’Europe (il y eut toutefois des confusions entre les larves de Colorado et les pupes de coccinelles), puis un vrai signalement fut confirmé dans le port de Brême en 1876, suivi d’un autre à Liverpool en 1877, mais la première observation en plein champ fut faite à Müllheim (près de Cologne) le 19 juin 1877. Un détachement de pompiers et de pontonniers fut alors chargé de l’anéantir à grand renfort de sciure et de pétrole enflammés, de chaux vive, tandis que les services officiels français étendaient le décret d’interdiction aux pommes de terre venues d’Allemagne. Dès septembre 1877, un dossier d’informations fut émis par l’inspecteur général de l’agriculture G. Heuzé, afin de sensibiliser les producteurs et les techniciens agricoles, et les inciter à alerter les services officiels à la moindre activité du Colorado ! À partir de la fin 1878, on attendit l’arrivée du redoutable ennemi d’une année sur l’autre, et la France se sentit prête à le recevoir et à l’anéantir. Grâce à ces efforts et à la propagande, le doryphore ne fut identifié officiellement en France qu’en 1922, à Pian au nord de Bordeaux, économisant 45 ans de dégâts. Ensuite, le Colorado réussit à conquérir la France, puis l’Europe jusqu’à l’Oural, confirmant ainsi les pires craintes de C.V. Riley !

Ce qu’il faut retenir :
Comment un insecte vivant sur une territoire très limité dans l’Ouest nord-américain se voit un jour offrir une nouvelle nourriture grâce aux pommes de terre introduites par les colons, et comment, en se déplaçant dans les cultures de pommes de terre, il traverse le continent américain puis l’Atlantique pour se répandre en Europe, sans que l’Homme ait pu arrêter cette colonisation.
Chanson « Le doryphore au hameau »
Chanson légèrement licencieuse, qui se chantait encore dans les campagnes, dans les années 1950.
Une version lyrique, accompagnée à l’accordéon, peut être écoutée en cliquant sur : https://www.youtube.com/watch?v=TlZtyKfuMCs
(certains couplets sont très légèrement différents, mais l’Encyclopédie n’y peut rien…)

Chanson « En ramassant les doryphores »
Cette chanson était enseignée aux enfants durant l’Occupation. Elle était à double sens car le qualificatif de doryphore était attribué à l’Occupant, et si nos parents ou grands-parents ont été à cette époque rationnés en pommes de terre, c’est parce qu’elles étaient confisquées par l’armée allemande pour nourrir ses effectifs. Nous n’avons malheureusement pas retrouvé la partition musicale.

Par Paul Turier 1942
