Productions agricoles : la diversification est en marche
André NEVEU, membre de l'Académie d'Agriculture de France le 10/07/2025 à 10:00
Les difficultés que connaissent bien des agriculteurs français aujourd'hui les incitent fortement à rechercher des voies nouvelles de nature à améliorer un revenu défaillant. La multiplicité des exemples montre à la fois la capacité des chefs d'exploitations à se lancer dans cette recherche, et la chance qu'ils ont de bénéficier d'un territoire où de multiples productions sont envisageables. Ces évolutions ne conduiront sans doute pas toutes à de grands succès, mais nombre d'entre elles réussiront à repositionner les systèmes de production sur des bases saines pour préparer l'avenir.
Malgré les multiples difficultés qu’ont de plus en plus à affronter les agriculteurs français, ceux-ci ne sont pas sans ressources, car la France a une particularité : sur un territoire relativement modeste, elle possède une grande diversité de sols, de climats, de reliefs, qui rendent possibles de très
nombreuses productions.
Chaque chef d’exploitation a ainsi l’opportunité de choisir sa propre voie, afin d’améliorer son revenu. Nombreux sont ceux qui ont déjà entrepris cette prospection.
Une réelle mais inquiétante perte de compétitivité
Après un demi-siècle de succès, le XXIe siècle s’avère plus compliqué pour les agriculteurs français, car leurs productions doivent faire face à de nombreuses concurrences, tant en Europe que dans le monde.
Leurs grandes productions se commercialisent sur les marchés aux prix internationaux – qui sont souvent très bas et toujours volatiles –, or leurs coûts de production sont élevés en raison des charges fixes qu’ils doivent supporter. Pendant longtemps, l’accroissement rapide des rendements des cultures leur avait assuré un avantage significatif par rapport à la plupart de leurs concurrents, mais depuis un quart de siècle, les rendements stagnent, en raison notamment des dérèglements climatiques. Par exemple, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le rendement en blé (notre production phare) était d’environ 20 quintaux par hectare ; il avait atteint 72 quintaux à la fin du XXe siècle mais, depuis, il est resté pratiquement inchangé.
Les marges dégagées ont donc baissé de manière significative, et seuls les agriculteurs les plus compétitifs conservent des résultats satisfaisants.
Des marchés traditionnels se ferment peu à peu
Dans ce contexte, les agriculteurs français peinent à exporter leurs productions. Ainsi l’Algérie, longtemps notre principal client pour le blé, a réduit ses achats au profit de la Russie, aux prix plus attractifs.
De plus, de nouveaux pays sont venus concurrencer nos producteurs sur le marché français : aujourd’hui, 40 % des poulets consommés en France sont importés de Pologne, tandis que l’Espagne nous envoie ses porcs en plus de ses fruits et légumes.
La Chine et les États-Unis ont boudé nos vins et nos alcools, et se préparent à les taxer lourdement. Il y a cependant tout de même des exceptions, comme nos fromages dont les exportations progressent.
Certes, la balance des échanges de produits agricoles et agroalimentaires reste largement positive, mais sensiblement moins que par le passé.
Un impératif pour de très nombreux agriculteurs : revoir le choix de leurs productions
On sait que, pour des raisons climatiques ou de lutte contre les parasites, il est nécessaire de diversifier les assolements. Mais au-delà de cette contrainte agronomique, et face à la baisse des marges pour de nombreuses productions traditionnelles, les agriculteurs sont incités à introduire sur leurs exploitations de nouvelles productions, en espérant qu’elles se révèleront plus rémunératrices. C’est là néanmoins une opération qui peut s’avérer délicate et risquée, et doit donc être mûrement réfléchie dans tous ses aspects agronomiques, économiques et commerciaux. Dans cet exercice, il convient de distinguer deux cas.
Cas 1: l’introduction d’une culture déjà bien connue et considérée comme rentable
Prenons le cas du lin à fibre : avec 160 000 tonnes produites annuellement, la France est de loin le premier producteur mondial (75 %). Cette culture, qui donne de bons résultats économiques, est en expansion, mais est réservée aux régions de limon des plateaux bénéficiant du climat océanique du nord-ouest de la France (et de la Belgique). Son développement est assurément possible, mais uniquement sous les contraintes
précédentes et en fonction de la demande du marché. Le lin oléagineux est sans doute moins rémunérateur, mais il se développe rapidement en Poitou-Charentes et dans les départements voisins.
Le chanvre – dont la France est, avec 21 700 hectares, le premier producteur européen – offre également une opportunité intéressante.
L’endive est une source de revenus intéressante pour de nombreux producteur du nord de la France : avec 160 000 tonnes par an, nous en sommes le premier producteur mondial, loin devant la Belgique.
Et bien entendu, la betterave à sucre , les légumes de conserve ou la pomme de terre gardent tout leur intérêt, en particulier pour les producteurs du nord de la Loire
La France est également le premier producteur européen et le premier exportateur mondial d’orge de brasserie. Or la bière est devenue une boisson largement consommée dans le monde entier. On peut citer également le sorgho qui résiste bien à la sécheresse, et diverses « petites céréales » comme le seigle, l’épeautre ou le sarrasin , mais aussi le soja et toutes les cultures riches en protides destinées à l’alimentation animale.
Avec une production de plus de 300 000 tonnes par an, le melon est, à l’évidence, un fruit très apprécié des consommateurs, notamment grâce à son label rouge ; mais le déséquilibre entre les importations (158 000 tonnes) et les exportations (33 000 tonnes) montre qu’il y a encore des conquêtes à faire.
Découverte dans les années 1970 et d’abord pratiquée dans le Sud-Ouest, la culture du kiwi progresse vers le nord. Ses 1 600 planteurs font de la France le troisième producteur en Europe, et notre présence devrait encore gagner du terrain. Il en est de même des clémentines corses.
Cas 2 : la redécouverte de cultures anciennes ou la recherche de productions nouvelles
On observe un foisonnement d’expérimentations dans ce sens, en particulier dans le sud de la France où de nombreuses petites exploitations sont souvent victimes de la sécheresse et des difficultés que connaît le vignoble. Il est évident que la plupart de ces nouvelles cultures auront un impact limité, mais certaines peuvent cependant offrir des opportunités intéressantes pour ceux qui auront tenté l’aventure.
On redécouvre ainsi de nombreux fruits ou légumes presque abandonnés, ou qui peuvent bénéficier du réchauffement climatique en cours : le grenadier, le figuier (déjà 7 000 hectares), le théier, la truffe , les haricots tarbais, le câprier, le pistachier (400 hectares, le kumquat, les minilégumes. Les plantes tinctoriales (le safran, le pastel, la garance) retrouvent parfois une nouvelle vie. Et la multiplication des brasseries
artisanales a conduit à de nombreuses plantations de houblon, biologique ou non, fort loin de son Alsace traditionnelle.
La Touraine a sa vallée dédiée à l’osier et l’Indre sa plantation de bambou. Certaines de ces productions peuvent s’organiser localement grâce à des circuits courts et à une clientèle de proximité suffisamment nombreuse et fidèle. Mais pour aller plus loin, il faut – comme les producteurs de
haricots tarbais – créer un Label Rouge (ou obtenir une AOP), structurer une véritable filière, et organiser des relais commerciaux dans les grandes villes.
Et quid de la diversification en production animale ?
Tous ces exemples portent sur des productions végétales. Il est probable que l’innovation dans le domaine animal est plus difficile, plus longue et plus coûteuse, d’autant que le nombre d’espèces animales possibles est bien plus limité que pour les plantes. D’où la rareté des expériences dans ce domaine.

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