Académie d'agriculture de France

L’agriculture des années 2020 : un secteur désarticulé


Bertrand HERVIEU, Membre de l'Académie d'Agriculture de France le 20/09/2019 à 15:40
(©AAF)

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L'évolution de la démographie agricole s'inscrit dans une tendance négative. Elle est le résultat, dans le même temps, d'un processus massif de diversification et d'éclatement des formes de l'exploitation elle-même. Plus les exploitants et exploitations diminuent, plus le monde agricole se désarticule... L'Académie d'agriculture de France nous livre ici un diagnostic socio-économique de l'agriculture d'aujourd'hui et de demain.

Le désenchantement de l’activité agricole

Depuis plus de 50 ans, le gain de productivité induit une diminution sans cesse du nombre d’actifs agricoles qui, aujourd’hui, ne dépasse pas les 3% de l’emploi total. Les agriculteurs sont désormais considérés comme minorité professionnelle ordinaire. La prise de conscience de cette condition minoritaire, redoublée par les mises en causes des pratiques culturales et d’élevages, est très douloureuse pour ces agriculteurs. D’autant qu’elle résulte d’un objectif commun et valorisant : « celui de faire de la France une grande puissance agricole, capable de subvenir elle-même à ses besoins alimentaires, ce qu’elle n’avait jamais réussi à faire au cours de son histoire !».

En effet, au temps où régnaient les craintes de pénurie alimentaire, l’agriculture était considérée comme le lieu de production par excellence. Seulement, en voulant atteindre ses objectifs productivistes, l’abondance alimentaire est devenue ordinaire et banale. Le regard de la société a radicalement changé envers le monde agricole, soumis désormais à l’évaluation de son coût écologique et environnemental. Maintenant que les attentes quantitatives sont atteintes, ce sont maintenant des attentes qualitatives qui s’expriment. Les tentions relèvent, en partie, de l’incompréhension des consommateurs d’aujourd’hui au regard de la modernisation, pensant être dictée par la mondialisation et non par les objectifs internes de production.

L’éclatement du modèle de l’exploitation familiale

Depuis 6 ans, le nombre d’exploitation agricole diminue de 2% chaque année. Cette tendance est connue et correspond à la recomposition des exploitations mais aussi à un manque de renouvellement des générations. Le caractère dominant des exploitations familiales s’est implanté historiquement dans un projet politique de la IIIème République et s’est imposé dans la durée. Seulement, ce modèle est fragilisé pour des raisons économiques et culturelles. En effet, il entre en contradiction avec la revendication à l’autonomie du couple et de l’individu. Les phénomènes du célibat allant jusqu’au suicide paysan sont d’un niveau supérieur à celui des autres professions. En cause : les phénomènes conjoncturels, les tensions générationnelles et intergénérationnelles, la conduite de l’exploitation, l’autonomie de la vie de couple…

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Depuis un demi-siècle, un autre modèle s’est cependant imposé : le genre sociétaire. Aujourd’hui, il concerne 36% des exploitations, occupe 64% de la surface agricole utile, mobilise 61% de la force de travail et assure les 3/4 de la production. Les formes sociétaires permettent la dissociation du capital foncier afin de diminuer le faire valoir direct au profit du fermage. Les divergences d’intérêt et de conception de la valorisation des biens sont donc atténués et apaisent les rapports familiaux.  De plus, la réalité sociétaire impose l’abstraction du patrimoine privé agricole au moment même où, en parallèle, la demande sociétale se dirige vers une patrimonialisation collective des sols et des paysages.

L’évolution des structures agricoles émerge un nouveau phénomène, celui de l’agriculture de firme, souvent considéré comme annexe avec la dominance du modèle familial. Cette diversification saisissante du paysage agricole s’accompagne d’un phénomène de création d’exploitations qui sont à l’origine d’acteurs non issus du monde agricole. La pluralité des différents modèles fait émerger en France un paysage diversifié de cultures et d’économie en tension entre elles.

Un agriculture mondiale tripolaire

Même si 2/3 de la population mondiale vivront en ville d’ici 2050, les ruraux n’ont jamais été aussi nombreux en valeur absolue. L’Asie, comme l’Afrique, voit augmenter significativement sa population agricole malgré la croissance de ses cités. Notre attention doit se porter sur le contraste qui s’approfondit entre les agricultures montantes au régime général de l’entreprise, et l’expansion massive d’une petite agriculture de populations précarisées, laissées pour compte vis à vis du développement urbain.

Les tensions et contradictions qui traversent le monde agricole français s’inscrivent dans l’écartèlement des trois grands pôles qui organisent les dynamiques de l’agriculture à l’échelle mondiale :

  • Le pôle des agricultures familiales : encore dominante en dépit de la fragilisation du modèle ;
  • Le pôle d’une agriculture de firme : pilotée par des logiques financières transnationales ;
  • Le pôle d’une agriculture précarisée : exclues des grandes logiques du développement mondial.

Repenser la question agricole

Cette analyse nous conduit à élargir le regard porté sur la question agricole, en France et dans le monde.

Premièrement, au-delà du déclin de la population agricole dans l’hexagone, il faut souligner la diversité des trajectoires parcourues par les exploitations. C’est à partir de cette disparité des modèles que l’on doit s’atteler à la définition d’une nouvelle PAC.

Deuxièmement, le phénomène émergeant des micro-entreprises agricoles, installées dans les zones urbaines des pays développés, mérite d’être considéré du point de vue de l’accompagnement qu’il nécessite car il répond significativement aux attentes sociétales et à la création d’emploi.

Enfin, la question agricole ne doit plus être centralisée sur un territoire mais s’élargir au jeu des dynamiques mondiales.

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