Académie d'agriculture de France

Innovation, transition et changements techniques


Jean-Marc BOUSSARD, Membre de l'Académie d'Agriculture de France le 29/10/2019 à 06:15
(©AAF)

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L'innovation évoque la mise en oeuvre d'une nouvelle technique, législation ou encore un nouveau marché. Le mot transition se réfère aux conséquences des innovations, lorsque celles-ci prennent assez d'ampleur pour avoir un impact sur la Société. Mais comment les innovations se décident elles ? Et comment peuvent-elles donner lieu à des transitions, en particulier quand il s'agit de modes de production agricoles ?

En agriculture,les innovations techniques se succèdent depuis le Néolithique et façonnent en même temps le corps social. De nos jours, des milliers de techniques sont en concurrence pour être adoptées par les agriculteurs : on peut labourer avec un tracteur ou une bêche, récolter des céréales avec une faucille ou une moissonneuse-batteuse, etc. Or, à cause de leurs effets sur la Société, l’une ou l’autre de ces alternatives peut avoir des conséquences énormes.

Comment l’Etat (ou une autre instance) peut-il intervenir sur les choix techniques des agriculteurs ? Il existe 3 façons de le faire :

  • par la persuasion : c’est le rôle de la vulgarisation et des vendeurs qui fournissent les agriculteurs en équipement ou produits ;
  • par la législation ou réglementation : on oblige les agriculteurs à utiliser ou non telle ou telle technique ;
  • en créant des conditions qui incitent à l’emploi de la technique désirée.

Informer pour convaincre

Dans tous les pays, des services de vulgarisation sont missionnés pour promouvoir les techniques souhaitées par le gouvernement afin qu’elles soient adoptées. Ces services doivent collaborer avec les vendeurs d’équipement ou produits pour séduire les agriculteurs. Leurs rôles est de relativiser et corriger le discours des vendeurs afin qu’ils n’orientent pas l’information pour encourager la vente de leurs produits. Cependant, trop souvent, vendeurs et services de vulgarisation diffusent des messages qui ne sont pas suivis d’effet.

Alors, quel moyen reste-il aux gouvernements pour arriver à ce que les agriculteurs s’orientent vers les choix qu’ils préconisent ?

Contraindre par la législation/réglementation

Le gouvernement peut prohiber ou obliger certaines pratiques en infligeant des peines plus ou moins sévères. Cette procédure a cependant ces limites :

  • Concurrence internationale : les pays n’appliquent pas tous les mêmes contraintes. Les interdictions de production seront donc contournées par les importations.
  • Système de surveillance : fonctionnement difficile et coûteux à cause des étendues cultivées. De plus, le risque d’entente entre agriculteurs et contrôleurs est présent.

Aussi, la méthode des contraintes suscite-t-elle toujours des frustrations et des récriminations, et devient politiquement difficile à appliquer.

Inciter

Les incitations n’ont pas ce défaut, puisque l’agriculteur est libre de ne pas adopter le changement suggéré. Mais si l’incitation est bien construite, il a intérêt à le faire et le fait dans la plupart des cas.

Comment construire convenablement une incitation ?

Les moyens pour inciter ou décourager peuvent être :

  • d’intervenir sur les prix des produits ou des facteurs de production ;
  • l’intensification de la fiscalité, avec la taxation des produits ;
  • la modification des régimes de prix : prix minimum garanti pour une denrée dont on souhaite son développement.

 

L’incitation est plus simple et plus efficace que l’interdiction ou l’obligation. Elle est en outre politiquement indolore : l’agriculteur pensera que les fluctuations de prix sont la conséquence du jeu du marché. Cependant, elle entraîne une difficulté : il faudra que les prix nationaux soient différents de ceux du reste du monde. Cela implique un système douanier, ce qui est le plus souvent interdit par les traités internationaux.

Les risques d’interactions dus à l’introduction de nouvelles méthodes

Des difficultés peuvent naître de la volonté de bien faire en promouvant de nouvelles techniques ou méthodes:

  • Toute intervention sur l’usage d’une technique, spécifique à une production, va entraîner des réactions en cascade sur les techniques mises en oeuvre sur d’autres, avec un incidence n’allant pas forcément dans le sens souhaité.
  • La variabilité des prix, tout aussi important que leur moyenne, peut susciter des réactions et comportements différents.
  • Le choix de la production par les agriculteurs est un problème de dynamique et dépendra de sa situation personnelle: les choix d’un jeune agriculteur endetté ne seront pas les mêmes qu’un ancien prêt à passer la main.

 

Ces risques ne doivent pas pour autant effacer l’idée qu’il peut être souhaitable que la collectivité joue un rôle dans le choix des techniques utilisées par les agriculteurs.

À cet effet, la modélisation peut rendre de grands services : non pour dire aux agriculteurs ce qu’ils devraient faire, mais – dans une démarche expérimentale – pour vérifier que l’on est capable de reproduire les situations observées, et donc que l’on a fait un diagnostic correct du problème.

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