Académie d'Agriculture de France

L’agriculture des années 2020 : un secteur désarticulé


Bertrand HERVIEU (AAF) le 05/04/2019 à 14:45

La diminution du nombre des exploitations correspond à un processus massif de diversification et d'éclatement des formes de l'exploitation elles-mêmes. Moins il y a d'exploitants et d'exploitations, et plus le monde agricole se désarticule. Ce paradoxe apparent est intelligible à la condition d'élargir le point de vue au-delà du cas français, eu égard à la portée de ces tendances à l'échelle de la mondialisation des agricultures. Bertrand Hervieu, membre de l'Académie d'Agriculture de France, nous livre son diagnostic socio-économique sur l'agriculture des années 2020.

Le désenchantement de l’activité agricole

La prise de conscience que les agriculteurs constituent aujourd’hui, dans une société caractérisée par la diversification des métiers, une minorité professionnelle, redoublée par les mises en cause des pratiques culturales et d’élevage au nom de la préservation de l’environnement et du bien-être animal, est extrêmement douloureuse pour les intéressés. D’autant plus douloureuse qu’elle est, pour une part au moins, la conséquence d’un processus de modernisation qui a été collectivement désiré et conquis, au nom d’un objectif qui fut extrêmement valorisant : celui de faire de la France une grande puissance agricole, capable de subvenir elle-même à ses besoins alimentaires, ce qu’elle n’avait jamais réussi à faire au cours de son histoire !

Les incompréhensions et tensions que génèrent ces attentes, du côté des populations agricoles, ne sont pas susceptibles de faciliter la mue culturelle majeure qui leur est aujourd’hui demandée. Pourtant, les performances quantitatives étant atteintes… Ce sont d’autres attentes, d’ordre qualitatif cette fois, qui s’expriment : cette redéfinition de nouveaux objectifs assignés à un secteur qui a atteint les précédents buts qu’il s’était fixés n’est pas propre à l’Agriculture.

L’éclatement du modèle de l’exploitation familiale

Les travaux des chercheurs montrent le développement significatif de la délégation intégrale des travaux par des exploitants à des entreprises de travaux agricoles, et l’émergence des structures dans des sortes de holdings agricoles. Entre le maintien fragile des exploitations familiales traditionnelles, dont beaucoup sont promises à disparaître, le développement massif des formes sociétaires et la percée d’une agriculture de firme alignée sur les règles mondialisées du capitalisme international, il faut encore mentionner, pour éclairer cette diversification saisissante du paysage agricole en France, un phénomène de création d’exploitations, qui ne sont pas des reprises et qui sont le fait d’acteurs non issus du monde agricole, souvent à la recherche, sous cette forme, d’une alternative aux modes de production et de consommation dominants. Ce dernier modèle, de portée économique faible, n’en est pas moins un lieu au sein duquel s’expérimentent des approches innovantes du travail, des techniques, de la coopération, des échanges et du lien social à l’échelle local. Il faut se garder de sous-estimer son impact culturel dans les représentations et les attentes que la société développe à l’égard de l’agriculture

Une agriculture mondiale tripolaire

Les tensions et contradictions qui traversent le monde agricole français s’inscrivent, sur leur mode propre, dans l’écartèlement des trois grands pôles qui organisent les dynamiques de l’agriculture à l’échelle mondiale :

  • le pôle des agricultures familiales, déjà pluriactives où déjà spécialisées, encore dominant en dépit de la fragilisation du modèle purement familial à responsabilité personnelle, qui lui-même se recompose dans des formes sociétaires encore gouvernées à l’échelle familiale ;
  • le pôle d’une agriculture de firme, pilotée par des logiques financières transnationales : songeons, par exemple, au volume substantiel des capitaux flottants qui, sur tous les continents, se sont investis temporairement dans l’agriculture lors de la crise de 2008 ;
  • le pôle, enfin, d’une agriculture précarisée et même de plus en plus misérable, assignée à la survie domestique de populations exclues des grandes logiques du développement mondial.

Repenser la question agricole

Cette analyse nous conduit à élargir le regard porté sur la question agricole, en France et dans le monde.

  • En premier lieu, il faut souligner la diversité des trajectoires parcourues par les exploitations. C’est à partir de cette disparité des modèles que l’on doit s’atteler à la définition d’une nouvelle PAC.
  • En deuxième lieu, parallèlement à l’expansion de l’agriculture de firme et à l’agrandissement des exploitations moyennes, on observe en effet, dans les pays développés, l’installation d’exploitations de petite taille, dans les zones urbaines et périurbaines.
  •  Il faut enfin abandonner définitivement une vue franco centrée de la question agricole, facilement portée à la traiter, à travers le prisme de la fin des paysans.

Source : www.academie-agriculture.fr