« À la ferme, nous ne sommes plus de la même famille »


TNC le 05/11/2026 à 05:16
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Pour travailler en famille sereinement, il faut bien cadrer les choses dès le début. (© Monkey Business, Adobe Stock)

Il est parfois difficile de travailler avec ses proches, en particulier en élevage, où vie professionnelle et privée sont intimement liées. Lucie Gautier, associée à ses parents sur l’exploitation familiale où son frère est aussi salarié, et Ionela Giannou, installée avec son mari, expliquent comment elles parviennent à la fois à concilier et séparer les deux.

« Quand nous sommes sur l’exploitation, il n’y a plus de « papa » ni « maman », c’est Philippe et Dominique. Mon frère, je l’appelle encore par son prénom, va falloir que je trouve une alternative. En quelque sorte, nous ne sommes plus de la même famille. Et à la maison, nous ne parlons pas de la ferme. Il y a des réunions pour ça toutes les semaines ou quand il faut prendre des décisions stratégiques. » Installée sur l’élevage depuis janvier dernier, Lucie Gautier travaille avec ses parents, avec lesquels elle est associée, et son frère, salarié.

Poser des limites dès le départ.

Bien avant son installation sur l’exploitation familiale dans les Côtes-d’Armor, elle avait défini ses besoins et ses objectifs professionnels et personnels, posé des limites et envisagé les conditions dans lesquelles elle accepterait exceptionnellement de les dépasser. « Rejoindre la ferme était un projet de longue date, nous y réfléchissons ensemble depuis 5 ans et avons tout écrit, jusqu’à la répartition du travail tâche par tâche. Autrement dit : je gère ça, si j’ai un problème je demande aux autres, sinon ils doivent me laisser faire, sans quoi on n’y arrivera jamais. »

« Plus compliqué quand on vit avec la personne H24 »

Pour l’instant, cela fonctionne même si bien sûr, au début, il a fallu quelques recadrages. « Dire les choses clairement dès le départ diminue drastiquement les conflits », souligne-t-elle. L’organisation de la journée est également très cadrée. La première partie de la matinée, chacun exerce ses missions en autonomie. La seconde est consacrée aux travaux collectifs décidés à la pause petit déjeuner. L’après-midi est plus aléatoire, dépendant des saisons, là ont généralement lieu les réunions de réflexion et de travail sur un sujet donné.

Au début, nous nous sommes pas mal cherchés.

« Ne pas mêler vie pro et perso est plus compliqué quand tu vis avec la personne H24 », fait remarquer Ionela Giannou, installée en couple en agriculture depuis 10 ans, sur une structure reprise hors cadre familial en Loire-Atlantique. « Des concessions de chaque côté sont nécessaires », enchaîne-t-elle. Pourtant, elle et son mari ont toujours travaillé ensemble, même lorsqu’ils étaient policiers en Roumanie. « Les premiers temps, nous nous sommes pas mal cherchés pour que chacun prenne sa place, ses responsabilités », raconte l’agricultrice.

« Pour que je m’installe, il fallait que l’exploitation familiale me corresponde »

Ici aussi, le partage des tâches et des responsabilités a été clairement établi. « Pour que tout soit fait et bien fait, chacun doit savoir et être responsable de ce qu’il a à faire », estime-t-elle. Le couple a toujours partagé la gestion de la maison et des enfants, et a continué même si le métier d’agriculteur est très prenant. « Nous échangeons beaucoup dans la journée, souvent par téléphone car nous ne sommes pas au même endroit », poursuit-elle. Les décisions, ils les prennent ensemble : « c’est important pour s’assurer d’être tous les deux d’accord ».

Idem chez Lucie Gautier : « tout le monde est réuni autour de la table et ça marche très bien. » Elle ne s’est pas installée sur la ferme parce qu’elle appartenait à ses parents et était dans la famille depuis trois générations, et bientôt 100 ans en 2028, mais parce que l’exploitation lui « correspondait, tenait la route économiquement », avec un collectif de travail permettant « des rotations le week-end, des congés ». « Sinon, j’aurais pensé mon projet d’installation agricole différemment, peut-être ailleurs », reconnaît-elle.

« Je suis éleveuse mais j’ai une vie à côté »

La jeune femmes’est fixée une heure de fin le soir, et essaie de s’y tenir, d’autant que son compagnon n’est pas du milieu agricole. « Ce n’est pas parce que je suis éleveuse que je n’ai pas de vie !, lance-t-elle. Il fallait que mon activité agricole se cale dans celle-ci, et non l’inverse. Je savais que c’était possible. » La jeune éleveuse est avant tout chef d’entreprise, aime-t-elle rappeler, et toute entreprise dispose de temps de pause, de personnes à qui déléguer. « Être éleveur ne doit pas exiger des concessions, en permanence, sur ce qui nous tient à cœur », fait-elle valoir.

Avant d’ajouter : « Dans ces conditions, je n’éprouverais pas le même plaisir à aller au boulot tous les matins. J’aurais certainement exercé un autre métier et quelqu’un d’autre aurait repris l’exploitation ». Lucie réussit à prendre trois semaines de vacances consécutives une fois par an. « Quand j’étais salariée, je me suis aperçue que cela me permettait de remettre les compteurs à zéro », explique-t-elle, espérant pouvoir conserver cette habitude quand ses parents seront à la retraite.

« Il suffit de s’organiser »

« Eux y parvenaient quand j’étais petite – ils confiaient la ferme à leurs salariés et tout se passait très bien – alors pourquoi pas moi ? Il suffit de l’organiser et de rester un minimum joignable en cas d’urgence », appuie-t-elle. « C’est toujours moi qui veux des vacances », constate Ionela, son conjoint en émettant rarement le souhait, et « nous arrivons à en prendre car nous avons la chance d’avoir des salariés de confiance, qui peuvent nous remplacer à tout moment ». Des périodes de répit, pouvoir couper sont, selon elle, essentiels : « notre emploi du temps est tellement chargé qu’à un moment, on n’en peut plus. »

Alors il faut s’éloigner au moins deux trois jours pour revenir ressourcés, avec plus d’énergie. « En agriculture, on peut avoir une vie normale – des activités à côté, des vacances, etc. – et on peut s’occuper plus facilement de nos enfants que si nous étions salariées », insiste Ionela. Être son propre patron permet une certaine souplesse d’organisation. « Il n’y a qu’à s’organiser en conséquence », répète-t-elle faisant écho aux propos de Lucie, et s’entourer de personnes fiables. « C’est à nous d’y veiller. Il faut aussi savoir faire confiance », pointe-t-elle.

« S’engager, pas pour remplir des trous »

Lucie comme Ionela sont engagées dans les organisations professionnelles agricoles, au sein d’Agriculteurs de Bretagne pour la première et des Sentinelles, groupe féminin de la coopérative Terrena, pour la seconde. Là encore, c’est une question d’organisation et de volonté. « Si tu veux t’impliquer, tu t’organises mieux et tu te libères du temps, illustre Ionela. Mon engagement à la coop, j’y tiens, il m’apporte beaucoup sur le plan personnel, il m’épanouit : je ressens le besoin d’échanger avec des agriculteurs et des agricultrices qui parlent le même langage que moi. » Elle a à cœur de casser les stéréotypes de genre dans le monde agricole et les OPA.

Elle souhaite aider les femmes à s’investir dans les conseils d’administration, où elles sont encore très peu présentes, « pour qu’elles gagnent leur place et ne soient pas choisies que pour remplir des trous ». Lucie y va progressivement puisque son installation est récente : il faut prendre ses marques sur l’exploitation et au sein de l’association créée par des agriculteurs et des agricultrices pour parler au grand public des métiers agricoles sans intermédiaire. « Faire comprendre que c’est une profession normale, qu’on peut aimer, et dont on peut vivre heureux et bien, qu’on soit un homme ou une femme, du milieu ou non », souligne la jeune éleveuse.