« Réfléchir à la marge, et plus seulement au rendement »
TNC le 03/11/2026 à 05:03
Face à la hausse des charges et l’incertitude climatique croissante, la fertilité biologique des sols constitue un levier majeur pour améliorer la résilience des exploitations agricoles. Elle peut contribuer à réduire les coûts de production, mais elle ne suffira toutefois pas, à elle seule, à restaurer la viabilité économique des situations les plus fragilisées.
« Avec les crises multiples qui s’abattent sur l’agriculture depuis quelques années, on commence tout doucement à réfléchir à la marge et plus seulement au rendement », estime Matthieu Archambeaud, président d’Icosystème.
« La rentabilité d’une culture repose sur deux piliers : le potentiel propre de la parcelle, lié notamment à sa profondeur, sa texture et sa réserve utile ; et sa fertilité biologique, influencée par l’organisation structurale du sol, et le taux de matière organique notamment. Si le premier pilier est subi, le second peut être amélioré par les pratiques agronomiques », souligne le spécialiste.
« L’agronomie bat le potentiel »
Pour illustrer son propos, Matthieu Archambeaud s’est penché sur les déterminants du coût de production du blé tendre. Il recommande de calculer son prix d’équilibre net, c’est-à-dire la somme des postes de charges brutes (intrants, mécanisation et structure), de laquelle est déduite la prime Pac (180 €/ha) .
À partir du modèle CHN d’Arvalis, il a ainsi comparé quatre situations croisant « deux niveaux de potentiels de rendement (70 et 90 q/ha) et deux niveaux de fertilité, qualifié de « sol fatigué » et « sol fertile », pour éviter de dire conventionnel et régénératif) ».
L’hypothèse retenue est qu’un sol biologiquement performant peut « produire naturellement jusqu’à 100 kg d’azote supplémentaire par hectare et permettre une réduction de 30 % des charges de mécanisation grâce à une meilleure structure ». Et pour simplifier, les charges de structure sont standardisées à 553 €/ha.

Premier enseignement de la modélisation : « l’agronomie bat le potentiel ». Selon l’expert, « un sol plafonné à 70 q/ha, mais conduit en agriculture régénératrice, avec un coût de production de 138 €/t, est plus compétitif qu’un sol à 90 q/ha sous perfusion, dont le coût atteint 151 €/t.
Matthieu Archambeaud met également en avant « le plafond de verre du conventionnel » : « pousser les apports d’engrais pour passer de 70 à 90 q/ha permet de diluer les coûts de mécanisation et les charges fixes, mais le coût des intrants reste supérieur à 80 €/t parce qu’il faut gaver la plante pour atteindre l’objectif… ». L’agriculture régénératrice n’est cependant « pas réservée aux zones à faible potentiel. Elle reste performante sur des sols profonds. Un meilleur potentiel écrase les charges fixes et permet d’arriver à un coût de production de 124 €/t, ce qui offre davantage de marge de manœuvre face aux aléas ».
Pour l’expert, « on ne fait pas d’économies en affamant la plante, mais plutôt en remplaçant de la charge fossile et matérielle par du capital biologique ».
Et quand le potentiel est limité plutôt à 50 q/ha ?
Dans un contexte de rendement limité à 50 q/ha, « le système conventionnel dépasse les 215 €/t de coût de production : c’est une impasse économique, même lors des bonnes années climatiques… ». « Le passage en agriculture régénérative va permettre de réduire les frais de mécanisation et de protection phytosanitaire au minimum, en faisant tomber le coût de revient plutôt autour de 165 €/t. »
« Avec un Matif à 200 €/t, le calcul fait apparaître 35 €/t de marge. Mais cette marge est rapidement absorbée par les fardeaux bancaires, sociaux et climatiques… » Dans ces situations, « baisser les charges ne suffit plus pour dégager une rémunération digne », estime l’expert.
« Il faut impérativement aller chercher davantage de valeur, notamment via des primes filières (blés meuniers ou autres), les paiements pour services environnementaux ou les crédits carbone, qui peuvent apporter 30 à 40 €/ha de marge nette. » Pour Matthieu Archambeaud, « les systèmes de production doivent également évoluer en renouant, par exemple, avec l’élevage local via des mélanges céréales/protéagineux valorisés en direct, en explorant les pistes de l’agrivoltaïsme ou encore de l’agroforesterie, etc. »
« Je suis un ardent promoteur de l’agronomie, et je me réjouis que l’agriculture régénératrice remette le sol au cœur des préoccupations. Mais faire croire qu’elle suffira, à elle seule, à résoudre l’équation économique d’une agriculture au bord de la faillite est une erreur… »
« La vraie question est : quelle est notre vision de l’agriculture pour les 30 prochaines années ? Quelle stratégie voulons-nous mettre en œuvre et quels moyens sommes-nous prêts à y consacrer ? »