Pour 90 % des éleveurs, leur ferme est « transmissible » mais 33 % sont sans repreneur


TNC le 24/09/2026 à 18:28
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Pourquoi un tel écart entre la confiance dans l’exploitation, sa transmissibilité, et l’engagement de démarches concrètes pour la transmettre ? (© Iakov Filimonov, JackF, Adobe Stock)

Neuf éleveurs sur dix jugent leur ferme transmissible. Pourtant, plus de la moitié n’ont engagé aucune démarche de cession et un tiers n’a toujours pas identifié de repreneur. L’Observatoire de l’élevage analyse les blocages qui freinent encore la transmission des exploitations bovines.

90 % des éleveurs jugent leur exploitation « transmissible », plus de 20 % même « très transmissibles », mais 55 % n’ont encore engagé aucune démarche pour céder leur ferme. « Ce paradoxe résume à lui seul l’enquête sur la transmission en élevage bovin » menée en 2026 auprès d’un peu plus de 800 éleveurs par l’Observatoire de l’élevage du Fonds pour l’élevage, créé en début d’année par Innoval, IMV Technologies et Techna, met en avant Victor Pénet, responsable de ce fonds et coordinateur de l’observatoire, en ouverture de la conférence de présentation des résultats au Space.

« La transmission est le troisième sujet de préoccupation des éleveurs, l’organisation et le temps de travail arrivant en premier, le revenu et les moyens de le diversifier en deuxième, c’est ce qu’ils nous disent, d’où le choix des thèmes des Observatoires en 2024, 2025 et 2026 », explique-t-il. « Pourquoi un tel écart entre cette confiance dans l’exploitation, sa transmissibilité, et l’engagement d’actions concrètes derrière pour la transmettre ? », interroge Victor Pénet.

L’étude montre que les producteurs bovins sont relativement optimistes quant à l’avenir de leur ferme, contrairement à ce qu’on pourrait croire : à 68 % toutes tranches d’âge confondues et à 77 % chez les moins de 40 ans, « la première qu’il est aussi haut chez les jeunes en trois ans ». « À titre de comparaison, le niveau d’optimisme dans l’artisanat n’est que de 40 à 50 % », indique le coordinateur de l’observatoire.

La transmission, très liée à la conjoncture

Le degré d’optimisme varie pas mal d’une année sur l’autre – il est déjà descendu à 57 % –, car il est fortement lié à la conjoncture, comme la transmission : « quand ça va bien, les éleveurs sont prêts à continuer quelques années de plus ; quand ça va mal, ils veulent céder ». Serait-il le même aujourd’hui après l’été que les agriculteurs viennent de vivre ? « Les jeunes, eux, on le voit, sont assez inquiets du coût des intrants, des aléas climatiques », note Victor Pénet.

Si 45 % envisagent d’arrêter cette production, de changer de métier ou de cesser leur activité d’ici 2035 – « sachant que vu la thématique, 53 % de l’échantillon a plus de 50 ans, ce qui est d’ailleurs représentatif de la pyramide des âges de la filière », précise-t-il – seuls 4 % prévoient de réduire le nombre d’animaux. La plupart (38 %) comptent maintenir la taille de leur troupeau et 13 % de l’augmenter.

Des chiffres qui grimpent respectivement à 63 et 28 % pour les moins de 40 ans. D’autres font ressortir trois points de convergence entre cédants et repreneurs sur ce qu’ils attendent d’une cession/reprise d’exploitation : en numéro 1, de la rentabilité et du revenu, ce qui sous-entend « un cheptel sain et productif (en volume, qualité du lait, performances de reproduction) » ; en 2, un système cohérent et performant, impliquant « des bâtiments et équipements modernes et ergonomiques » ; en 3, un équilibre vie pro/perso permis notamment par un parcellaire regroupé.

« La valeur de reprise : là est le vrai clivage »

« Nous pensions que leurs attentes différeraient davantage, en particulier sur le temps et l’organisation du travail, et le fait de pouvoir concilier les sphères professionnelles et privées », commente Victor Pénet. 75 % des éleveurs bientôt à la retraite ont à cœur de transmettre leur activité, à laquelle « ils ont consacré beaucoup de temps, d’implication, d’énergie ». A contrario, des divergences notables existent entre futurs retraités et installés. La principale concerne la valeur de l’exploitation.

Si 69 % des enquêtés disent privilégier une évaluation économique (« un chiffre sans doute surévalué car influencé par ce que recommandent les divers conseillers »), « axée sur ce que la ferme rapporte réellement », 17 % préfèrent encore se baser sur la valeur patrimoniale, c’est-à-dire sur « les biens possédés », et 14 % sur la valeur de marché, autrement dit « sur le prix auquel se sont vendues des exploitations similaires aux alentours ». « Les cédants ont tendance à se focaliser sur la valeur patrimoniale, comptable, les repreneurs s’intéressent plus à la viabilité et au potentiel de la structure : là est le vrai clivage », synthétise le coordinateur de l’Observatoire.

Avant de poursuivre : « Le prix de reprise des fermes, de plus en plus grosses et performantes, ne cesse d’augmenter et se retrouve complètement déconnecté de ce qu’elles peuvent dégager. » Autre frein : le manque d’anticipation et la complexité du parcours pour transmettre son exploitation. Les cédants s’y prennent en général 2 à 3 ans avant l’échéance. « On est loin des 8 à 10 ans préconisés par les différents experts qui les accompagnent : chambres d’agriculture, centres de gestion, banques… », alerte Victor Pénet.

Trouver un repreneur fiable

« Il est alors plus compliqué d’adapter sa structure au niveau du foncier, pour regrouper des parcelles entre autres, des bâtiments et équipements, de l’organisation du travail…, pour la rendre plus transmissible, fait-il remarquer. De même que d’organiser son patrimoine, bénéficier d’avantages fiscaux et sociaux, etc. Le parcours et les démarches, aussi nombreuses que complexes, doivent être repensés. Nous allons travailler en ce sens avec les chambres d’agriculture. » Dernière difficulté et non des moindres : trouver un repreneur pour sa ferme. 33 % seulement des répondants en ont identifié un.

L’entente est source d’inquiétudes pour 49 % d’entre eux, la fixation du prix de cession de l’exploitation pour 58 %. Cela peut surprendre, ce n’est pas ce qui les préoccupe le plus. La fiabilité de leur successeur les inquiète davantage (64 % des réponses). « Et celle-ci est difficile à mesurer », pointe le coordinateur de l’Observatoire. Cela revient à se poser la question : comment accompagner les cédants et les repreneurs pour qu’ils soient capables d’expliquer leurs projets respectifs, de s’écouter, de se comprendre, de trouver des compromis…

« Il ne faut pas oublier que la part de non issus du milieu agricole s’accroît et qu’ils n’ont pas les codes « agricoles » pour que les premiers contacts se passent le mieux possible », insiste-t-il avant d’ajouter : « Les cédants veulent quelqu’un qui leur ressemble, il y a également beaucoup d’affect – les problématiques autour de la maison d’habitation en sont l’illustration –, il faut les aider à prendre de la distance et à laisser de la place à la nouvelle génération qui entend mettre sa patte. Elle d’ailleurs cherche souvent à habiter hors de la ferme pour faciliter la distanciation justement. »

« La fiabilité, difficile à mesurer »

Victor Pénet précise les raisons les plus fréquentes qui font avorter les projets de transmission/reprise : « Le repreneur se dédit, ou n’obtient pas les financements, ou aimerait modifier trop profondément les ateliers, le système, l’organisation de l’exploitation. Citons également les désaccords sur le prix de reprise. » Côté financement, sont principalement utilisées les solutions classiques (autofinancement, emprunts bancaires), détaille-t-il. « Celles plus innovantes, telles que le leasing pour le matériel ou le cheptel, sont peu connues. Il faudrait les promouvoir davantage. »

Vous êtes en quête du repreneur idéal, demandez-vous quelle est la ferme idéale selon lui. D’après l’enquête, la plupart souhaite un parcellaire groupé, un cheptel productif (volume, qualité, reproduction) et indemne sur le plan sanitaire, des bâtiments et équipements modernes (robots, Dac, mélangeuse…). « Il faut aussi, pour qu’elle soit transmissible, pouvoir entendre ce qui ne fonctionne pas sur son exploitation », complète-t-il encore.

De tous ces enseignements, le Fonds pour l’élevage va s’en servir pour mettre en place des actions concrètes afin de « mieux anticiper la transmission, tisser plus facilement des liens entre cédants et repreneurs (via le mentorat par exemple ou une collaboration avec la plateforme Éloi qui regroupe plus de demandes que d’offres, les inséminateurs d’Innoval pouvant repérer les éleveurs en fin de carrière et aborder avec eux le sujet de la transmission, ce qu’ils font plus qu’avant), rendre plus lisible le parcours (qui fait quoi, comment) et revoir la méthode d’estimation des fermes ».