Produire, transformer, commercialiser : la recette de l’autonomie
Propos recueillis par Arielle Delest, Directrice développement et communication d' Agiragri le 23/07/2026 à 16:52
Installés à Meslay-du-Maine, en Mayenne, Ophélie Desnoë et Benoît Gaudin ont fait le choix de maîtriser toute leur chaîne de valeur. Des cultures destinées à nourrir leurs animaux jusqu'à la vente directe de leurs produits, le couple a construit un modèle diversifié, autonome et ouvert sur son territoire.
Sur leur exploitation mayennaise, rien n’est vraiment conventionnel. Ici, les visiteurs découvrent un troupeau de chèvres laitières, un élevage d’autruches de viande, une fromagerie, un magasin… Une diversité assumée par Ophélie Desnoë, 27 ans, et Benoît Gaudin, 28 ans. « Ce qu’on aime, c’est maîtriser toute la chaîne : produire, transformer, vendre et pouvoir en parler directement aux consommateurs », résume Ophélie. Rien ne prédestinait pourtant la jeune agricultrice aux chèvres. Fille d’éleveuse d’autruches, elle-même reconvertie après un premier métier de comptable, elle avait plutôt les chevaux en tête. Le déclic viendra d’un séjour en Haute-Savoie, chez un ami travaillant dans un élevage caprin. « J’ai passé une journée sur l’exploitation et c’est là que j’ai su que je voulais faire des chèvres », raconte-t-elle. Munie d’un BTS ACSE, elle travaille à l’époque dans le para-agricole. Pour concrétiser son idée, elle reprend une formation spécialisée en fromagerie à Rennes, puis passe six mois dans une exploitation caprine du Maine-et-Loire afin d’acquérir les compétences qui lui manquent.
Des chiffres maîtrisés avant tout
Le projet mûrit en 2021. S’ensuivent les démarches foncières, les dossiers administratifs et le parcours classique à l’installation.

Les obstacles s’accumulent : dossiers égarés, procédures complexes, difficultés à faire reconnaître un modèle atypique basé sur la vente directe. « Quand on sort un peu de l’ordinaire, il faut prouver par A + B que l’on maîtrise ses chiffres », résume Ophélie.
De nombreux jeunes sous-estiment la gestion
Dans cette étape, l’accompagnement du cabinet d’expertise-comptable Altonéo (membre du groupement AGIRAGRI), a été déterminant. Prévisionnels, études économiques, simulations de trésorerie, réflexion sur les investissements : le couple insiste sur ‘l’importance d’un accompagnement technique et financier de proximité. « Tous les rendez-vous importants ont été préparés en amont. Quand on arrive devant les partenaires avec un dossier solide, ça change beaucoup de choses. » Le sujet leurs tient particulièrement à cœur. Car pour eux, de nombreux jeunes sous estiment encore l’importance de la gestion. « Savoir lire un résultat comptable, comprendre son grand livre, maîtriser les statuts juridiques ou les équilibres financiers, ce sont des bases indispensables. » Ophélie s’installe officiellement en 2022, en EARL. Elle a acheté une parcelle à sa mère pour y construire un bâtiment et elle loue 40 ha au GFA familial créé pour l’occasion.
En 2025, elle est rejointe par Benoît qui reprend l’activité autruches et 30 ha complémentaires, au départ à la retraite d’Isabelle. Aujourd’hui, la ferme repose sur ces deux productions complémentaires. D’un côté, 69 chèvres dont le lait est intégralement transformé en fromages et yaourts. De l’autre, un élevage d’une soixantaine d’autruches destinées à la production de viande, avec un objectif affiché d’atteindre progressivement cent animaux. Les deux ateliers présentent une saisonnalité particulièrement intéressante . Les chèvres produisent principalement de février à novembre, période durant laquelle la fromagerie tourne à plein régime. Les autruches prennent le relais économique, avec une forte activité commerciale en novembre et décembre. « Au départ, la viande d’autruche était surtout consommée pour les fêtes car elle reste onéreuse. Mais, nous avons de plus en plus de demandes tout au long de l’année », observe Benoît. Cette complémentarité permet au couple de répartir les revenus et la charge de travail sur l’ensemble de l’année. Ophélie dégage un revenu sur l’exploitation. Benoît se contente encore de l’aide à la création d’entreprise dans cette phase de démarrage. L’installation d’Ophélie a nécessité un emprunt de 300 000 euros, difficile à obtenir. « Les banques sont frileuses à accompagner des dossiers atypiques », reconnaît-elle. Celle de Benoît avoisine 180 000 euros. Des montants très éloignés des dossiers à 700 000 euros voire parfois un million d’euros, qu’ils voient régulièrement passer dans le département. Aujourd’hui, Pour le couple, cette progressivité constitue un facteur de sérénité. « Avec un projet à taille humaine, on dort quand même un peu mieux ! »


Une ferme ouverte sur son territoire
La vente directe occupe une place centrale dans leur modèle. Marchés quatre à cinq fois par semaine et magasin à la ferme ouvert trois jours par semaine avec des produits variés (fromage, yaourts, steaks, saucisses, pâtés…), accueil du public pour des visites sur réservation, accueil des camping-caristes de passage : les occasions de rencontrer les consommateurs sont nombreuses. Le contact avec le public constitue l’une des principales motivations du couple. « Demain, s’il fallait arrêter les marchés, ça nous manquerait énormément. »
Le bio, c’est trois lettres de plus pour beaucoup d’ennuis
Cette ouverture influence également leurs choix d’aménagement. Depuis leur installation, les jeunes agriculteurs ont consacré beaucoup de temps à des travaux pour améliorer leurs conditions de travail autant que les abords de l’exploitation : clôtures, circulation, accueil des visiteurs, signalétique, espaces paysagers. Ils ont également replanté près de trois kilomètres de haies avec l’appui de la Chambre d’agriculture dans le cadre d’un projet d’agroforesterie. Pour eux, il ne s’agit pas seulement d’image. « Quand les gens arrivent, la première impression compte. Mais les haies, l’environnement, la biodiversité, tout est lié. » Cette cohérence se retrouve dans leur conduite technique. Sur les 70 hectares de l’exploitation, 45 hectares sont consacrés aux cultures. Une partie est utilisée pour nourrir les animaux, le surplus étant commercialisé auprès de la coopérative. L’autonomie alimentaire constitue une priorité. Les céréales produites sur l ‘exploitation entrent directement dans l’alimentation des autruches et des chèvres. Pour autant, l’exploitation n’est pas certifiée bio. Un choix assumé. « Le bio, c’est trois lettres de plus pour beaucoup d’ennuis et de paperasse », sourit Benoît, qui se veut transparent néanmoins. « Quand les gens voient nos animaux au pâturage, nos fourrages produits sur place, le travail préventif que l’on mène sur les troupeaux, ils comprennent vite que les choses sont plus nuancées qu’une simple étiquette. »
De la place pour tous les projets
Chez les Jeunes Agriculteurs, où Ophélie a occupé le poste de secrétaire générale cantonale avant que Benoît ne prenne la présidence du canton, le sujet revient régulièrement dans les discussions. Le couple assume volontiers son statut « d’extraterrestre » au milieu de projets parfois beaucoup plus standardisés. Non pas par goût de la provocation, mais parce qu’il défend l’idée qu’il n’existe pas un seul modèle agricole. « Quand on présente un projet qui sort un peu des schémas habituels, il faut souvent davantage expliquer, davantage démontrer et aller chercher certaines réponses par soi-même. » Une expérience qui les conduit aujourd’hui à plaider pour un accompagnement capable de mieux prendre en compte la diversité des installations agricoles.


Ils n’en sont pas moins ambitieux pour leur entreprise. Pas question de grossir pour grossir. En revanche, le couple envisage l’embauche d’un salarié afin de gagner en souplesse et d’améliorer encore les conditions de travail. « Une entreprise qui fonctionne doit aussi être capable de créer de l’emploi », souligne Benoît. À l’heure où le renouvellement des générations agricoles constitue un enjeu majeur, Ophélie et Benoît démontrent qu’il n’existe pas un modèle unique d’installation. Leur parcours rappelle qu’un projet cohérent, économiquement solide et assumé dans ses différences peut trouver sa place dans le paysage agricole. Et peut-être même ouvrir de nouvelles voies à ceux qui hésitent à se lancer.
