Les goémoniers bretons face à une saison catastrophique
AFP le 13/07/2026 à 10:15
Une année « catastrophique » avec une récolte d'algues « en chute libre » : les goémoniers bretons craignent pour l'avenir de leur profession, face à la raréfaction de la ressource, qu'ils imputent au réchauffement climatique.
« C’est la première année que je vois ça en 60 ans », lâche Noël Tanguy, 79 ans, assis dans la cabine de son bateau, pendant que ses deux fils déchargent leur cargaison d’algues brunes dans le port de Lanildut (Finistère).
Doyen de la plus vieille famille de goémoniers – « de père en fils depuis 1850 » -, le pêcheur au grand chapeau beige décrit une pêche « catastrophique » due au réchauffement climatique.
« C’est inquiétant : je ne donne pas un an ou deux pour la profession. Cette année, les tonnages sont en chute libre, les bateaux rentrent avec des demi-chargements », décrit le marin.
Entre mai et septembre, la quinzaine de navires goémoniers de Lanildut, premier port goémonier d’Europe, récoltent habituellement entre 40 000 et 55 000 tonnes de laminaria digitata, une longue algue brune à lanières.
Cette plante fixée à la roche, aussi dénommée « tali » par les pêcheurs bretons, est arrachée à l’aide d’un « scoubidou », un crochet suspendu à un bras hydraulique. En cet après-midi de juillet étouffant, les navires déchargent à tour de rôle leur cargaison ruisselante, immédiatement transférée dans un camion-benne à l’aide d’une pelle mécanique.
« Réchauffement et surexploitation »
Tous se lamentent sur la récolte de l’année, « nulle » ou « merdique », selon les cas. « Ça fait trois ou quatre ans qu’on voit que ça baisse, mais c’est la saison la pire, j’ai jamais vu ça », confie Patrice Hamon, 58 ans, patron de l’Archange.
« L’avenir n’est pas rose. Dans une dizaine d’années, je ne suis pas sûr qu’il restera des goémoniers », ajoute l’un d’eux, David Tanguy, 49 ans.
Les pêcheurs décrivent des zones de récolte qui se réduisent, une algue « parasite », la laminaire à bulbe – ou « toser » -, prenant le dessus sur le « tali ». « L’eau est chaude, les parasites poussent plus vite. Comme sur une pelouse avec les mauvaises herbes », décrit Julien Tanguy, goémonier de 40 ans.
« Il y a 70 % des zones où ce ne sont pas des bonnes algues, c’est des algues parasites », explique-t-il. « On parle de réchauffement, je pense que c’est dû à ça, et à la surexploitation aussi. Ça fait plus de 15 ans qu’on est en surexploitation, ça n’arrange pas les choses. » Au large de la pointe bretonne, la température des eaux de surface avoisinait les 20°C vendredi, plus de 3 degrés au-dessus des normales de saison, selon le service européen Copernicus. La laminaria digitata apprécie un eau bien plus fraîche, comprise entre 10 et 15°C.
Emplois et écosystème menacés
« La hausse des températures va très, très vite », remarque Yvon Troadec, goémonier retraité et référent du groupe de travail algues au comité régional des pêches. « On savait qu’on était dans cette dynamique-là, mais on ne pensait pas que ça irait aussi vite. On pensait avoir ces températures-là dans vingt ans ».
Dans une étude publiée en 2013 par la revue Plos One, des scientifiques prédisaient des extinctions locales de l’espèce Laminaria digitata sur les côtes françaises, anglaises et danoises, dès la première moitié du siècle, en raison du réchauffement climatique.
Cette disparition des laminaires affecterait des écosystèmes entiers, leur canopée abritant de nombreuses espèces de poissons et de crustacés. Elle menacerait également l’emploi d’une trentaine de goémoniers et des 160 salariés des deux usines de transformation du Finistère.
« Ça me préoccupe énormément (…) mais je veux rester optimiste », affirme Arnaud Delafon, directeur de l’usine JRS Marine Products de Landerneau. La société extrait l’alginate des algues brunes, une molécule utilisée pour ses propriétés gélifiantes et épaississantes par les industries alimentaires, cosmétiques et pharmaceutiques.
Faute de récolte suffisante, l’industriel doit importer des algues sèches « beaucoup plus chères » du Chili ou du Pérou. « Mais l’idée, c’est de travailler avec une ressource locale », souligne M. Delafon. « Ces champs d’algues, c’est notre matière principale. On a tous intérêt à ce que ça continue ».