Stocker, réduire ses dépendances : les céréaliers français face à la guerre
AFP le 26/03/2026 à 11:45
Constituer des stocks stratégiques, bâtir des silos à grain et réduire ses dépendances : l'interprofession des céréales en France, première puissance agricole de l'Union européenne, était réunie mercredi à Paris pour chercher la parade « face aux chocs géopolitiques ».
Pour les producteurs de blé, les coopératives, les négociants et exportateurs, la guerre au Moyen-Orient vient de nouveau questionner la résilience de la filière française.
Pilier de « la souveraineté alimentaire » française, la filière des céréales a encore dégagé un excédent commercial « de près de 8,8 milliards d’euros en 2025 » mais « se fragilise », constate Benoît Piétrement, président d’Intercéréales, devant une salle de la Mutualité bien remplie, pour une série de tables rondes.
Les trois dernières années ont été rudes, avec une hausse marquée des coûts de production en 2023 alors que les cours des céréales redescendaient après le pic de l’invasion russe de l’Ukraine, une récolte de blé 2024 catastrophique – la plus faible en 40 ans -, puis une année 2025 marquée par des engrais très chers et un blé sous 200 €/t, plus difficile à vendre face à une concurrence internationale accrue.
Soigner ses relations
« La Russie n’hésite pas à utiliser l’agriculture céréalière comme arme de guerre », « la Chine stocke massivement des céréales pour préparer un futur incertain », « les États-Unis conditionnent une part importante de leur aide alimentaire internationale à l’achat de produits agricoles américains », énumère Benoît Piétrement, appelant la France à réagir.
Évoquant des « tensions chroniques » depuis 2020, Tristan Dufes, sous-directeur des secteurs stratégiques au ministère des Affaires étrangères, constate en effet que « la fluidité des échanges ne suffit plus à garantir les approvisionnements ».
30 % des fertilisants mondiaux transitent par le détroit d’Ormuz, quasiment fermé à la navigation depuis trois semaines. Pour réduire la dépendance de la France, qui consomme « 7 à 8 Mt d’engrais par an dont 78 % d’azotés » obtenus à partir de gaz importé, « nous cherchons à diversifier nos sources d’approvisionnement », explique Maxime Godart, directeur général de Timac Agro, fabricant de fertilisants.
Mais, si la France dépend peu du Golfe pour ses engrais, l’impact pour l’Inde ou la Chine, qui consomment quelque 40 millions de tonnes par an, se répercute immédiatement sur les prix : avec une « augmentation de 20 à 30 % en trois semaines selon les produits », souligne-t-il.
Face à cela, les fabricants demandent à l’État de soigner ses relations diplomatiques pour « garantir un accès à différentes sources ».
Rénover les silos
Pour amortir les chocs, faut-il stocker des grains, comme le fait la Chine ? Christophe Gouel, directeur de recherche à l’Institut de recherche Inrae, rappelle que la France l’a fait jusqu’aux années 50, pour garder des réserves de crise, dans un pays encore marqué par la guerre.
Plusieurs questions se posent : faut-il les gérer au niveau européen ou national, qui doit les constituer, l’État ou le secteur privé, et comment ? Pour Antoine Hacard, responsable des « métiers du grain » à la Coopérative agricole, il faudrait déjà être en capacité de stocker correctement.
La France compte « 4 568 silos », soit une capacité totale de stockage conséquente de « 44 millions de tonnes » de grains : « un maillage territorial serré mais un parc de silos anciens, dont les deux tiers ont plus de 35 ans », détaille-t-il.
La filière a chiffré à 4,3 milliards d’euros les besoins d’investissement sur 15 ans pour rénover, dépolluer, démanteler, construire des silos.
Dans le contexte actuel de tensions, où les agriculteurs subissent à la fois l’augmentation du prix du gazole et des engrais, la filière plaide à nouveau pour une suspension – ou au moins « une compensation » – de la taxe carbone sur les fertilisants aux frontières de l’UE (MACF).
Un dispositif pensé pour favoriser la production européenne mais qui génère un « surcoût de 10 à 13 euros par tonne de blé », regrette Philippe Heusèle, chargé des relations internationales à Intercéréales.