La guerre au Moyen-Orient met les engrais sous tension
AFP le 11/03/2026 à 14:30
Entre production des pays du Golfe bloquée et hausse des prix du gaz, la guerre au Moyen-Orient bouleverse l'approvisionnement en engrais, enjeu de sécurité alimentaire et de géopolitique.
Alors qu’un tiers du commerce maritime des fertilisants provient de la région, plus rien ou presque n’en sort, faisant flamber les prix des engrais sur les marchés mondiaux, avec un risque marqué pour les pays en développement dont s’alarme l’ONU.
Le Golfe, producteur clé
Depuis le début du conflit entre Etats-Unis, Israël et Iran, l’activité de complexes produisant des fertilisants a dû être arrêtée après des frappes, notamment au Qatar.
Et le détroit d’Ormuz reste largement impraticable. Un navire chinois chargé d’engrais (soufre) a pu sortir le 7 mars, mais une vingtaine d’autres bateaux attendaient toujours en ce milieu de semaine, selon Kpler, qui suit les flux de matières premières.
Or la région produit près de la moitié du soufre commercialisé mondialement, un tiers de l’urée, « l’engrais le plus vendu au monde », et près d’un quart de l’ammoniac, énumère Sarah Marlow, responsable fertilisants chez Argus Media.
De grands pays agricoles comme les Etats-Unis ou l’Australie s’y fournissent en urée et phosphore. Le Brésil, premier producteur de soja, importe l’essentiel de son urée du Qatar et d’Iran, qui exporte aussi en Turquie et au Mexique. L’Inde compte sur le phosphate saoudien…
L’Asie en particulier dépend du Golfe : à 64 % pour l’ammoniac, plus de 50 % pour le soufre et les phosphates, selon des chiffres Kpler de 2024.
Répercussions mondiales
L’Europe semble moins exposée (11 % de son urée), mais elle est aussi touchée indirectement. Le Maroc, grand fournisseur d’engrais phosphorés, dépend ainsi du soufre du Golfe pour les fabriquer.
L’Union européenne achète 26 % de son urée en Egypte. Mais celle-ci est confrontée à l’arrêt des livraisons gazières israéliennes par pipeline et à la hausse des prix du gaz (qui forme plus de 80 % des coûts de production des engrais azotés), souligne Arthur Portier, consultant chez Argus Media et céréalier.
« L’urée égyptienne est passée de 500 dollars la tonne au début du conflit à plus de 650. Il y a eu un impact direct sur le prix des engrais », répercuté sur l’agriculture européenne, précise-t-il.
D’autres pays qui, comme l’Inde, se fournissent en gaz au Moyen-Orient pour fabriquer leurs engrais, ont dû rationner leurs usines. Le Bangladesh en a temporairement fermé cinq sur six.
L’ONU a alerté mardi sur « l’accès aux engrais de certains des pays les plus pauvres ». Jean-Martin Bauer, du Programme alimentaire mondial (PAM), redoute « un nouveau tournant dans l’histoire des chaînes d’approvisionnement mondiales, avec des répercussions sur l’économie, la sécurité alimentaire ».
Enjeu global, production concentrée
Les engrais, sources d’azote, phosphore, potassium, etc., sont nécessaires à la croissance des cultures.
Pour les engrais azotés (urée, ammoniac…) en particulier, « la demande mondiale ne fait qu’augmenter, tirée par l’Asie », relève Sylvain Pellerin, de l’institut de recherche Inrae, car l’azote est le nutriment essentiel.
Il cite une étude de l’Inrae modélisant la production mondiale sans ces apports : la production chutait alors d’un tiers.
Mais les engrais azotés nécessitent du gaz pour leur synthèse chimique, et beaucoup d’énergie. D’où le poids de quelques régions gazières dans leur production, Golfe et Russie principalement. Nigeria et Algérie sont aussi producteurs. Quant au soufre, c’est un coproduit de l’industrie pétro-gazière. « Là où il y a du gaz, il y a des engrais », résume Sarah Marlow.
De la même manière la production d’engrais phosphatés tient à l’existence d’une ressource minière, la roche phosphatée, présente en Chine, au Maroc, en Arabie saoudite (qui fournit 20 % du total mondial, mais ne peut pas en expédier en ce moment).
Et maintenant ?
« La grande incertitude » réside dans la durée du conflit, pointe l’analyste londonienne, qui évoque aussi le risque de « plus de dégâts infligés » aux sites de production, souvent proches de raffineries.
Les besoins immédiats des cultivateurs sont en général couverts, mais qu’en sera-t-il des semis de l’hémisphère Sud, prévus pour juin ? Pour les agriculteurs européens, cela peut être « l’étincelle » pour construire une stratégie continentale en matière d’engrais, dit Arthur Portier.
Avec la flambée des prix des fertilisants post-guerre en Ukraine, le secteur, qui a réduit sa consommation, a dû diversifier ses approvisionnements hors Russie, accélérer sa décarbonation… La Commission européenne prépare pour cette année un plan d’action sur les engrais.