Asie, Afrique, Balkans… Comment les autres pays traitent la dermatose bovine ?
TNC le 15/01/2026 à 16:33
Peut-on endiguer la dermatose nodulaire contagieuse sans procéder à des dépeuplements totaux ? Vétérinaires et scientifiques ont discouru sur cette question à l’occasion d’une audition au Sénat. Si les dépeuplements totaux ne sont pas la norme dans tous les pays du monde, certains redoutent que la maladie soit en phase d’endémisation chez eux, ou ont mis du temps à se débarrasser de la maladie. D’autres, comme le Japon, semblent y parvenir en tirant parti de leur statut insulaire.
Vétérinaires et scientifiques ont été reçus ce jeudi 15 février au Sénat pour faire le point sur les choix scientifiques à l’origine de la gestion de la crise de la dermatose nodulaire contagieuse. Parmi les sujets sur la table figure la gestion de l’épizootie à l’étranger.
Originaire d’Afrique centrale, la dermatose nodulaire contagieuse s’est propagée à bas bruit vers l’Afrique australe, avant de rejoindre le Moyen-Orient dans les années 2000-2010. « Cette propagation a conduit à la contamination des Balkans, et notamment de la Grèce en 2015 », détaille Alexandre Fediaevsky, vétérinaire et représentant de l’Organisation mondiale de la santé animale.
L’épisode des Balkans est probablement le plus étudié par les vétérinaires français compte tenu de la proximité géographique. La détection du premier cas en Grèce a donné lieu à des dépeuplements, ainsi qu’à une vaccination d’urgence. Mais elle « n’a pas été réalisée de façon suffisamment homogène sur tout le territoire », constate le vétérinaire. Si à l’hiver 2015 la situation semblait maîtrisée, de nombreux cas sont apparus au printemps suivant et ont diffusé dans toute la région.
Les Balkans tiraillés entre dépeuplement total et partiel
Les Balkans ont la particularité d’être composés de pays membres de l’Union européenne et de pays indépendants. L’épizootie a mis en lumière des dissonances sur la gestion sanitaire, notamment au sujet de l’abattage total. Mais la plupart des États se sont réunis autour d’une campagne de vaccination pilotée par la Commission européenne. « En 2017, on ne constatait des foyers que dans les zones où la vaccination avait été moins bien réalisée, comme l’Albanie. »
La surveillance s’est poursuivie dans la région, avec une vaccination reconduite durant 5 années. Alors certes, des pays des Balkans sont venus à bout de la maladie sans abattages totaux, mais « au prix de longues années de vaccination », résume Alexandre Fediaevsky. Avec les conséquences que cela implique sur les mouvements d’animaux et l’économie agricole.
Entre août 2015 et octobre 2017, 7 000 foyers ont été détectés dans la région. À date, la France compte 117 foyers de dermatose bovine contagieuse, répartis en deux grandes zones. Pour avoir un ordre de grandeur, « la France a abattu 3 500 bovins depuis 6 mois à cause de la DNC. En parallèle, 11 000 bovins sont abattus chaque jour pour la consommation alimentaire », ajoute Kristel Gache, directrice de la fédération nationale des GDS.
L’Efsa a produit une note de référence suite à l’épisode des Balkans. Elle rapporte « qu’un animal avec des signes cliniques contamine entre 16 et 19 bovins, et que ceux qui n’ont pas de signes cliniques peuvent également transmettre la maladie », insiste Barbara Dufour, vétérinaire épidémiologiste, et enseignante vétérinaire. « Les animaux présentant des nodules sont la partie immergée de l’iceberg », poursuit Kristel Gache.
Autre enseignement de l’épisode des Balkans : la contagiosité de la maladie. « L’Efsa montre que si l’on ne fait rien, les exploitations dans un rayon de 4,5 km d’un foyer ont 95 % de chance d’être infectées », ajoute Barbara Dufour.
En Asie du Sud-Est, la maladie en phase d’endémisation
Pendant que l’Europe soignait les Balkans, la maladie s’est propagée à l’Est, où les efforts de lutte ont conduit à l’utilisation d’un vaccin développé dans de mauvaises conditions. « Malheureusement, ce vaccin a conduit à l’apparition d’une souche recombinante, qui s’est répandue très rapidement dans le reste de l’Asie. » Aujourd’hui, elle est présente jusqu’en Indonésie, avec des caractéristiques de diagnostic différentes. « Les tests PCR peuvent la considérer faussement comme résultant d’une réaction vaccinale, et cette souche a la particularité de pouvoir être transmise sans vecteur », précise le vétérinaire. Parallèlement à l’expansion de cette souche recombinante, la souche classique a rejoint l’Asie du Sud, où elle peut également resurgir.
En Asie du Sud-Est, « les pays ont été contaminés à partir des années 2019-2020 et ont mis en place une stratégie régionale qui repose essentiellement sur la surveillance, la restriction des mouvements et une vaccination massive ». Dans ces régions, l’abattage total n’est pas appliqué. « Les moyens sont très inégaux pour faire face à la maladie, et l’on peut avoir une crainte d’endémisation. Cela compromet les efforts des pays avec des stratégies plus offensives », poursuit Alexandre Fediaevsky. En d’autres termes, tout le monde n’a pas une stratégie d’éradication comme la France peut l’avoir. « On entend souvent dire qu’ils vivent avec la maladie. Je trouve qu’il est plus exact de dire qu’ils subissent la maladie », tempère Kristel Gache.
Au Japon, abattages ciblés et vaccination
La dermatose est allée jusqu’au Japon, avec un premier cas observé en 2024. Le pays du soleil levant n’a pas non plus instauré de politique de dépeuplement total des foyers, préférant des abattages ciblés. Mais pour la vétérinaire, il est important de rappeler « le caractère insulaire, qui aide aux restrictions de mouvement ». D’autant que les scientifiques ont encore peu de recul quant à une éventuelle reprise de la maladie. « Il faut attendre une campagne complète pour vérifier qu’il n’y a pas de résurgence », complète Alexandre Fediaevsky.
Plus proche de la France, la maladie a été détectée dans le courant de l’été 2023 en Tunisie. « Le pays a réagi, mais pas forcément avec l’ampleur nécessaire. » Une vaccination périfocale (en cercle à partir des foyers de la maladie) a été instaurée, avant d’opter pour une vaccination généralisée. Dans le même temps, le Maroc et l’Égypte ont mis en place une vaccination généralisée, mais « l’on a un risque d’endémisation dans ces pays d’Afrique du Nord », craint le vétérinaire.
Enfin, de l’autre côté de la Méditerranée, les Italiens et les Espagnols ont maîtrisé la propagation de la dermatose par la mise en œuvre de la réglementation européenne « de façon stricte et rapide ».
L’intensification des mouvements d’animaux en cause ?
Au-delà de la gestion de la maladie par nos voisins, c’est sa propagation qui interpelle. Pour Alexandre Fediaevsky, « l’intensification des mouvements animaux et de la propagation des maladies » interroge. « La démultiplication de certains agents épizootiques semble étroitement liée aux circuits de commercialisation des animaux, parfois liés à des mouvements illégaux ».
Car si les mouches sont à incriminer, c’est bien l’activité humaine qui favorise la propagation de la dermatose de régions en régions. « Les stomoxes et les mouches piqueuses sont trop lourds pour être transportés par le vent. On parle surtout de transmission de proximité, avec un virus qui reste présent sur les pièces buccales des insectes quelques heures », ajoute Barbara Dufour. Et avec un temps d’incubation pouvant aller jusqu’à un mois, la maladie apparaît comme particulièrement sournoise, même pour les acteurs de bonne volonté.