Au Sommet de l'élevage

Vivre de son métier et rester dans les montagnes, l’Everest des éleveurs


AFP le 07/10/2021 à 09:55

Les cornes sont huilées, la robe brossée et laquée : au Sommet de l'élevage, les éleveurs bichonnent leurs bêtes de concours. Derrière le lustre, un quotidien autour de 1 000 mètres d'altitude aux airs de bataille pour un revenu décent et contre... les rats taupiers.

Tenues fermement par le licol, les vaches s’apprêtent à entrer sur le « ring », l’arène des concours. Yeux ourlés de noir, cornes à base blanche et pointe noire et robe marron clair – « froment », précise un spécialiste : ce sont des Aubrac, race à l’honneur cette année au Sommet de l’élevage, près de Clermont-Ferrand.

Au moins deux personnes s’activent autour de chaque animal. Le poil doit frisoter, la pointe de la queue est ébouriffée, la croupe régulièrement essuyée.

Une parenthèse pour ces éleveurs qui produisent l’élite du cheptel français, mais peinent à en vivre. « Le plus dur, c’est que la viande n’est pas au prix qu’on voudrait », résume Éric Vayssade, de l’Aveyron.

Au micro, le juge vante chez les lauréates une « très belle largeur », « des épaisseurs bien placées », « des aplombs impeccables », une « descente de culotte magnifique ». « Même si elle finit dernière, je m’en fous », assure Corinne Thérond, au sujet de sa vache Ombelle.

L’éleveuse du Cantal a interpellé le ministre de l’agriculture Julien Denormandie lors de sa visite mardi : « N’oubliez pas la montagne ! On en a besoin. » « À trois », avec son mari et leur fils, « on n’arrive pas à dégager assez de revenu », explique-t-elle un peu plus tard à l’AFP. Alors aux beaux jours, elle fait le service dans un ancien buron – bâtiment auvergnat qui servait l’été à fabriquer le fromage – converti en restaurant.

Dans ce paysage de moyenne montagne, l’élevage perd du terrain. « Dans des villages, il y avait 14 ou 15 familles d’agriculteurs, en 30 ans il n’y en a plus que deux », décrit-elle.

Au même prix qu’il y a 40 ans

« Ma grand-mère en 1972 vendait les veaux au même prix qu’aujourd’hui », constate Sébastien Apché, éleveur de Salers du même département.

Dans les races à viande, on parle encore en francs : « 15 francs le kilo » pour sa grand-mère, autant l’an dernier pour lui, et « environ 17 francs aujourd’hui », soit quelque 2,59 euros.

Sur le lait, « les quelques centimes qu’il y a eu en plus ne suffisent pas » face à l’inflation « de tout ce qui nous sert pour produire » (semences de prairies, gazole, matériel…), remarque Christine Vazeille. Elle tient une exploitation laitière en Haute-Loire avec son mari. Leur fils les a rejoints depuis quelques années.

« On essaie de ne pas lui plomber le moral tous les jours… Il faut absolument que ça bouge, que les prix suivent pour que la génération qui arrive gagne sa vie. » Quand ce ne sont les loups, ours et vautours qui cristallisent les hostilités, le rat taupier est cité comme ennemi numéro 1 depuis qu’il lamine les prairies qui nourrissent les bêtes.

« Tout sévit en même temps », peste Sylvie Bonnet, qui élève des Limousines dans le Cantal. « Un jeune qui s’installe ici ne part pas sur un pied d’égalité » avec les agriculteurs de la plaine.

Julien Marsal garde un œil sur Langouste, qui concourra le lendemain sur le ring des races laitières. Le lait de cette Montbéliarde sert à fabriquer les fromages AOP Cantal, Bleu d’Auvergne et Fourme d’Ambert.

À 20 ans, le jeune homme s’apprête à s’installer dans l’exploitation familiale à 950 mètres d’altitude, même s’il a vu ses parents « travailler quelques années pour payer des dettes et pas gagner des sous ». « Après mes grands-parents et mes arrière-grands, ils ont travaillé toute leur vie pour me donner le fruit de leur travail, c’est un plaisir de perpétuer l’exploitation. »