Environnement

Les mille et un usages des coquilles d’huîtres, bioressource redécouverte


AFP le 09/06/2021 à 10:38
(©Pixabay)

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De l'alimentation des poules au revêtement de chaussée, de l'amendement des sols agricoles à la traque du calcaire dans les chasses d'eau : la quête de produits éco-conçus amène à découvrir, ou plutôt redécouvrir, mille et un usages aux coquilles d'huîtres, ressource en abondance.

À Périgny, près de La Rochelle, de véritables « terrils » de coquilles d’huîtres, d’une dizaine de mètres de haut, alimentent une imposante machine à trier, sécher, concasser, les coquilles vides, jusqu’au calibre voulu : paillettes ou brisures, micro-brisures, poudre. Une machine elle-même recouverte d’une épaisse couche de poussière de coquillage.

La société Ovive (CA d’environ 1,5 M EUR) broie des coquillages – principalement des huîtres – depuis plus de 30 ans : 1 000 tonnes de produit fini concassé par an dans les années 2000, 2 000 tonnes dix ans plus tard, et 4 000 escomptées cette année. Car le regard change sur ce vestige de table disponible à profusion, grâce aux 130 000 tonnes d’huîtres produites par an en France, premier marché européen. Un intérêt renouvelé qui amuse Jean-Luc Saunier, fondateur d’Ovive : « les Romains déjà en faisaient de la chaux en les brûlant à 900 degrés », rappelle-t-il à l’AFP. « Depuis des décennies, poursuit-il, le monde agricole les réduit en poudre, pour enrichir la terre des champs, et pour nourrir les poules », car le calcium facilite la digestion des graines et améliore la qualité de la coquille d’œuf.

Pourquoi pas du dentifrice ?

« Les ostréiculteurs y ont aussi recours pour renforcer les chemins qui les mènent à l’estran », partie du littoral émergée à marée basse où sont situés les parcs à huîtres. « Et nos grands-mères les utilisaient pour lutter contre le calcaire dans la maison, la coquille attirant et fixant le dépôt calcaire. Ça se fait encore ! », assure M. Saunier, quand même parfois surpris par l’engouement : « Ce matin on m’en a demandé pour fabriquer du dentifrice ! ».

Usages récents : les coquilles filtrent l’air dans les stations d’épuration, au lieu de lits de tourbe, pour piéger les mauvaises odeurs. En Charente-Maritime, en Vendée, elles entrent dans la composition de substrat pour toitures végétalisées. Fin 2020, le département de la Gironde expérimentait l’incorporation de 30 % de coquilles concassées, au lieu de sable, dans le mortier pour combler des carrières souterraines.

En Bretagne, les réalisations sont plus élaborées. La poudre de coquille intègre des crèmes cosmétiques exfoliantes, des montures de lunettes ou de la peinture pour chaussées. Et des Comités régionaux de conchyliculture (CRC) expérimentent des récifs artificiels mêlant béton et coquilles, pour restaurer les gisements naturels d’huîtres plates, décimées par des parasites dans les années 1970.

« En baie de Quiberon et rade de Brest, le projet « Forever » (pour « Flat Oyster REcoVERy »), lancé en 2018, utilise la tendance de l’huître plate à chercher à se fixer sur un support, or la coquille de ses congénères lui convient parfaitement » , explique Philippe Le Gall, président du CRC Bretagne Sud.

L’huître adoucit les mers

Des chercheurs de l’École supérieure d’ingénieurs des travaux de la construction (ESITC) de Caen participent à cette bio-colonisation du milieu marin, mais aussi à l’élaboration d’un « éco-pavé » incorporant de 20 à 40 % de coquilles recyclées – surtout des Saint-Jacques, plus poreuses.

Ces pavés « drainants et respirants » laissent écouler davantage d’eau de pluie, et en période de chaleurs, laissent transpirer le sol, « créant des ilots de fraîcheur » en ville, explique Mohammed Boutouil, directeur de recherche à l’ESITC. Même si en raison d’une moindre résistance à la charge, l’usage doit être adapté : sol, trottoir, parking…

Si les coquilles d’huîtres peuvent laisser passer l’eau, elles peuvent aussi en rééquilibrer le pH, le calcaire de la coquille « fixant » le carbone. Une piste pas anodine, sur fond d’acidification des océans, avérée par les scientifiques depuis le début de l’ère industrielle au 18e siècle. « La poudre de coquilles alcalinise l’eau de mer » , résume Fabrice Pernet, chercheur à l’IFREMER. Une expérimentation va bientôt débuter sur trois ans, pour voir si c’est en poudre, ou concassées, que les coquilles seraient plus efficaces. « Ça ne résoudra pas le problème de l’acidification des océans, reconnaît le chercheur, mais pourrait restaurer des espaces côtiers où vivent les huîtres. Dont on a de plus en plus besoin ».