Compenser le manque d'herbe

Les arbres, « assurance sécheresse » des éleveurs du plateau de l’Aubrac


AFP le 27/10/2022 à 07:05
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La feuille remplace l'herbe et les vaches en raffolent ! (©Pixabay)

Pour pallier la sécheresse inédite des derniers mois et compenser le manque d'herbe, des agriculteurs du plateau de l'Aubrac, en Aveyron, recourent à une pratique ancestrale : nourrir leur bêtes avec des feuilles d'arbres.

« Les frênes, c’est notre assurance sècheresse », affirme Christian Bonal, 58 ans. Tronçonneuse en main, cet éleveur de bovins, installé à Saint-Côme-d’Olt, a taillé cette année « plusieurs centaines » de ces arbres. « D’habitude, on en coupe mi-août, mais là, dès le 15 juillet, tout le monde s’y est mis », ajoute-t-il. En cause : la sécheresse. Les pâturages étaient jaunes cet été, les animaux n’avaient rien à manger.

Christian, qui possède 80 vaches mères de race Aubrac, et ses voisins ont donc coupé les feuillages des frênes pour apporter un « peu de protéine et de vert » à leurs troupeaux et éviter des dépenses. « C’est deux camions de foin qu’on n’a pas achetés », soit plus de 6 000 euros économisés, évalue l’exploitant.

« La feuille remplace l’herbe et les vaches en raffolent. Vous pouvez leur donner n’importe quoi d’autre, elles préfèrent le frêne », sourit Jean-François Bailleau, 59 ans, autre éleveur, près du village de Saint-Chély-d’Aubrac.

Preuve en est : au bruit du tracteur ou de la tronçonneuse, les vaches s’attroupent sous les arbres et attendent la tombée des branches.

6 000 euros économisés

La pratique ne date pas d’hier. Les rangées de frênes qui bordent les parcelles du haut plateau ont été plantées par leurs aïeux « pour faire de la feuille », raconte à l’AFP Christian Bonal. « À l’époque, on les coupait à la hache », se souvient Marc Rozières, 59 ans.

« Enfant, notre travail consistait à tirer les branches » afin que les bêtes ne se battent pas pour les attraper, et « à faire des fagots » de feuilles destinées aux veaux en hiver, se souvient ce voisin.

Cette pratique offrait un complément fourrager, du bois pour chauffer l’hiver, et des arbres étaient conservés d’une année sur l’autre pour compenser le manque d’herbe en cas de sécheresse.

Le frêne et d’autres arbres étaient aussi utilisés ailleurs en France pour les bovins, ovins ou caprins.

Mais la pratique s’est un peu perdue à partir des années 1950 : « les exploitations se sont agrandies, on a intensifié la production et cette ressource qui n’était pas très productive a été délaissée », retrace Bernard Miquel, ex-conseiller en charge de la valorisation du bocage à la Chambre d’agriculture de l’Aveyron. Elle « ne s’est conservée que très marginalement », observe-t-il. Sur l’Aubrac, de rares personnes tel Christian Bonal ne l’ont jamais abandonnée.

D’autres comme Jean-François Bailleau, originaire de Basse-Normandie, l’ont découverte. « C’est lors de la sécheresse de 2003 que j’ai commencé à y penser » grâce à un employé, explique l’éleveur qui a repris en 1995 l’exploitation de ses beaux-parents.

Réchauffement climatique

Près de vingt ans après, la plupart des 700 à 1 000 frênes de ses champs ont retrouvé une forme d’« arbre trogne » ou « têtard ». On intervient « tous les ans pour tailler les branches au même niveau afin de stimuler la pousse », précise Ugolin Bourbon Denis, chargé de mission agro-environnement au Parc naturel de l’Aubrac.

Cette « intervention peut apparaître agressive », mais permet de « fortifier l’arbre » et « de lui donner une grande longévité », dit-il. Elle a aussi « un vrai intérêt face au réchauffement climatique » : les arbres, bien enracinés, résistent mieux à la sècheresse.

Toutefois, la valeur nutritive des feuillages varie. Si le frêne dispose d’un fourrage riche, il est menacé par un champignon. L’Institut national de la recherche agronomique (Inrae) de Lusignan (Vienne) continue pourtant de l’étudier, avec d’autres essences, dont l’aulne et le mûrier blanc.

« En Espagne et en Amérique du Nord, le mûrier blanc est une essence qui est très utilisée pour l’alimentation du bétail » et qui a du potentiel en France du fait du réchauffement climatique, explique Sandra Novak, ingénieure de recherche à l’Inrae.

L’intérêt des arbres fourragers est pluriel : outre le complément de nourriture, ils constituent des réservoirs de biodiversité, apportent de l’ombre au bétail et aux cultures, favorisent le bien-être animal.

Pour autant, « ce n’est pas une solution possible à grande échelle », tempère Hélène Alexandre, conseillère bovin viande à la chambre d’agriculture. La pratique est chronophage et risquée pour les personnes sans expérience de l’élagage. « Tous les ans, ajoute-t-elle, il y a des accidents. »