« Fruits pour la récré »

L’histoire d’un fiasco français


AFP le 26/09/2018 à 14:20

« Découragée », Anne Chartenet, enseignante en maternelle, a renoncé la mort dans l'âme cette rentrée à demander des subventions européennes pour financer les fruits frais qu'elle distribuait aux élèves à la récré, devant l'imbroglio administratif auquel elle s'est heurtée.

Pour quelques pommes ou poires distribuées une fois par semaine à ses élèves de maternelle, elle a connu une expérience « ahurissante » en ne parvenant pas à répondre à des injonctions contradictoires d’organismes administratifs français comme l’Insee ou France AgriMer qui dépend du ministère de l’Agriculture. Après avoir peiné à obtenir un numéro d’identification auprès de l’Insee, Mme Chartenet a rempli « des tas de tableaux sur le site de FranceAgriMer ». « Il y a toujours des cases d’erreur qui s’allument, mon dossier est sans cesse rejeté » raconte l’enseignante, qui vit à Lacanche (Côte d’Or), entre Chalon-sur-Saône et Dijon. Et personne pour l’aider. Cette année, car elle y croit, elle va faire financer des achats de fruits par sa coopérative scolaire, quitte à rogner sur le budget sortie des élèves. « J’abandonne » les subventions, dit-elle. Un vrai « gâchis » dans une région ouvrière où l’enseignante dit ne pas être certaine que tous les enfants aient accès à une alimentation riche en produits frais.

Selon des documents de la Commission européenne, depuis que le programme « Fruits pour la récré » a été lancé, il y a dix ans, la France ne dépense presque rien du budget destiné à subventionner l’achat de fruits et légumes frais pour les élèves des écoles, collèges et lycées. Un quart des dossiers a été rejeté l’an dernier pour non conformité administrative. Avec des slogans comme « cinq fruits et légumes par jour », ou « manger-bouger », la France ne manque pourtant pas de plans de santé publique pour convertir les jeunes à une alimentation saine.

Jamais plus de 30% du budget utilisé

Lors de l’année scolaire 2016-17, sur les 15 millions d’euros auquel elle avait droit, à peine deux millions ont été utilisés, soit 13 %. L’année précédente, 16,5 % du budget avait été dépensé.

Depuis le lancement du programme, les écoles françaises ne sont jamais parvenues à consommer plus de 30,3 % de l’enveloppe au maximum. Cette année, elles peuvent théoriquement compter sur 18 millions d’euros alloués par Bruxelles pour essayer de déclencher de bonnes habitudes alimentaires chez les jeunes et lutter contre l’obésité. Au total, pour les 28 pays, le budget s’élève à quelque 150 millions d’euros par an, auquel il faut ajouter 100 millions d’euros pour un autre programme de distribution de produits laitiers dans les écoles. Dans les deux cas, les distributions doivent être accompagnées de mesures pédagogiques pour sensibiliser les enfants à l’importance d’une nutrition équilibrée.

Lorsqu’on cherche des explications à l’enlisement du programme, FranceAgriMer renvoie sur le ministère de l’Agriculture, qui lui, ne répond pas. Dans les grands établissements urbains, le programme ne marche pas mieux, par manque de volontaires pour distribuer les fruits au petit déjeuner ou au goûter, et assurer la pédagogie autour. « Si on voulait le faire, il faudrait une administration dédiée pour gérer ce programme, c’est très compliqué » estime Dominique Gastaud, maire-adjointe de Montrouge (Hauts-de-Seine), qui se démène dans sa commune pour améliorer la qualité de l’alimentation des cantines.

Un espoir peut-être néanmoins : l’an dernier Sylvie Dauriat, directrice de la caisse des écoles du 17e arrondissement de Paris, a lancé des expériences dans six écoles à la fois. La gestion administrative des dossiers a été centralisée. Les distributions de fruits ont été réalisées pendant le temps de cantine « parce qu’il y a du personnel » disponible. Et les mannes européennes ont servi à « monter en gamme » en achetant des fruits bio. « La subvention nous sert à payer la différence entre les fruits conventionnels et les bio » dit-elle.