Forêts

Dix ans après la tempête Klaus, la lente repousse de la forêt landaise


AFP le 21/01/2019 à 14:34

Dix ans après la tempête Klaus, le massif forestier des Landes de Gascogne, plus grande forêt artificielle d'Europe, reste défiguré mais se relève lentement, à l'identique, après un « chantier de reboisement historique », avec des arbres améliorés, et mieux suivis.

Ces dernières années, certaines routes de Haute Lande offrent une vue rarissime : le clocher du village voisin. C’est un des « stigmates » de Klaus, qui en quelques heures, coucha des kilomètres de forêt de pins maritimes (pinus pinaster), seul horizon local depuis la fin du XIXe siècle. « Et par temps clair, on peut voir les Pyrénées, à 150 km… ».

Le matin du 24 janvier 2009, c’était « comme la guerre, le sang en moins. Comme si la forêt avait été frappée par une pluie d’obus. Des arbres tombés, couchés comme des fétus ; ça, on connaissait. Mais cassés comme des crayons, c’était hallucinant », se souvient Jean-Luc Blanc-Simon, maire de Brocas, commune forestière. À des vents de 150-170 km/h, « pas grand chose ne résiste. Pensez que des pylônes en ciment cassaient net… ». Les routes étaient coupées, des villages isolés plusieurs jours. « De partout les tronçonneuses sont sorties des maisons », pour s’entraider, frayer un passage aux hommes, puis aux engins. Sur un massif de 987 000 ha, plus de 300 000 furent touchés, 220 000 détruits, après les 150 000 dus aux tempêtes Lothar et Martin (plus au nord du massif, en Gironde) de 1999.

L’impact économique fut brutal. « À l’époque, on était grosso modo à 8 millions de m3 par an consommés par la filière. Là, en une nuit, on s’est retrouvé avec 40 M m3, cinq années de récolte à terre. Or la conjoncture (2009, post-subprimes), n’était pas des plus favorables », rappelle Eric Dumontet, secrétaire général du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest, qui représente les propriétaires privés (qui à 80 % ont une autre activité) d’environ 2/3 du massif.

« Chantier titanesque »

Il fallut écouler ce qui pouvait l’être, stocker le reste, sous aspersion pour ne pas qu’il « bleuisse » et soit perdu pour du bois d’œuvre. Avec un tel afflux sur le marché, les prix dégringolent, de 35 à 3 ou 4 euros le m3. « Parfois il y avait plus de valeur dans le réservoir du camion que sur sa plate-forme chargée de bois… ». Pour un village forestier comme Brocas, c’est 200 000 euros de vente de pins communaux envolés, 20 % du budget. « Et des gens meurtris : on s’est rendu compte que les gens d’ici, même ceux qui n’ont pas de pins, sont viscéralement attachés à la forêt. C’est leur histoire, leur paysage, leur quotidien », s’émeut Jean-Luc Blanc-Simon.

Avant tout, il fallut nettoyer. Les pistes (42 000 km sillonnent le massif), les parcelles, « croquer » les souches, aplanir et reboiser, enfin. « Un chantier titanesque, à 9-10 ans. Le plus grand chantier de reboisement d’Europe », assure Eric Dumontet. Un chantier à plus de 500 M EUR aidé par l’État à 85 %, l’UE, la région. Les derniers bébés (moins d’un an) de 250 millions de pins post-Klaus seront replantés au printemps, 98 % l’ont déjà été. Mais pour retrouver le paysage « d’avant », il faudra encore 10-15 ans.

Sylviculteurs, industriels du bois, associations, élus, « il y a eu union pour reconstituer la forêt à l’identique : à la fois pour l’économie, l’environnement, l’identité », rappelle Renaud Lagrave, président du Parc naturel régional. « Ce n’était pas gagné. Car du côté de l’industrie agro-alimentaire, ça lorgnait sur l’espace déboisé : méga-porcheries, maïs, on a tout vu… » Reconstituer à l’identique, mais en « améliorant ». Avec des croisements génétiques, sur lesquels l’Inra travaillait déjà, et qui ont fait gagner aux pins vigueur, rectitude (donc meilleure résistance aux vents) et 10 ans de pousse (environ 35 ans au lieu de 45 pour un pin à maturité). Une forêt mieux connue et suivie numériquement, mieux assurée, et gérée plus rationnellement, avec désormais un regard sur le ciel, plus que sur le cours du bois. « Après 1999, on nous avait dit « tempête du siècle ». Or dix ans après, boum ! Là, le monde de la forêt a pris conscience que « tempête du siècle » ou pas, demain ou dans 50 ans, ça reviendra », sait Eric Dumontet.